Le fossoyeur m’a dit que ma tombe était déjà creusée et payée. Je suis bien vivant. Je m’appelle Firmin Delmas, j’ai soixante-douze ans et je suis bien vivant. Il faut que tu le saches d’entrée, parce que ce que je vais te raconter va te sembler impossible.

Un dimanche d’automne, en me promenant au cimetière de mon village comme je le fais chaque semaine depuis la mort de ma femme, le fossoyeur m’a salué d’un air gêné et il m’a dit ces mots que je n’oublierai jamais : « Alors, monsieur Delmas, tout est prêt de votre côté. Votre emplacement est creusé, la pierre est commandée, tout est déjà réglé. » J’ai d’abord cru à une confusion, une méprise de vieil homme, un nom pour un autre. Mais Aimé, le fossoyeur, a sorti son grand registre relié de toile noire.
Il l’a ouvert de ses mains terreuses et il a posé le doigt sur une ligne. Une concession à mon nom, Firmin Delmas, une inhumation à venir, payée d’avance des mois plus tôt. Je suis en parfaite santé, mon cœur est bon, ma tête est claire. Je marche encore chaque jour mes trois kilomètres.
Et pourtant, quelqu’un avait creusé ma tombe, quelqu’un avait commandé ma pierre, quelqu’un avait payé mon enterrement pendant que je marchais, bien vivant, entre les tombes des autres. Et le nom sur le bon de commande, en bas, à la ligne « réglé par », c’était celui de mon propre fils. Pour comprendre comment un homme peut se retrouver avec sa tombe creusée de son vivant, il faut d’abord savoir qui je suis. Je le dois à un bruit, le bruit d’un balancier.
Tic-tac, tic-tac. Ce battement régulier a rythmé toute ma vie comme un second cœur. Je suis né et j’ai toujours vécu à Saint-Élois, un village du Périgord accroché au flanc d’un coteau au-dessus d’une boucle de la rivière. Un village de pierres blondes, de toits de tuiles brunes, de noyers et de vignes basses.
Il n’y a pas grand-chose à Saint-Élois. Une place, une église, un lavoir qui ne sert plus, un café qui ouvre quand il veut, et un cimetière sur la hauteur, à l’ombre des cyprès, d’où l’on voit toute la vallée. On y connaît tout le monde, on y enterre les gens qu’on a vus naître. C’est un endroit où le temps passe lentement, ce qui pour un horloger est à la fois une bénédiction et une ironie.
Car j’étais horloger, réparateur de montres et de pendules comme mon père avant moi. Notre boutique était sur la place, sous les arcades, avec une vitrine où j’exposais des mécanismes ouverts, des rouages de cuivre, des cadrans peints. Enfant, je m’endormais bercé par le tic-tac des dizaines d’horloges de l’atelier, toutes réglées à la même seconde, toutes battant ensemble comme un cœur patient. Mon père me disait : « Firmin, une horloge, c’est le cœur d’une maison.
Tant qu’elle bat, la maison vit. » J’ai passé cinquante ans penché sur des mécanismes, une loupe vissée dans l’orbite, à démonter des mouvements pas plus grands qu’un ongle, à remonter des rouages qu’un autre avait déclarés morts. Et j’ai appris une chose en cinquante ans, une chose que je te demande de retenir parce qu’elle est au cœur de toute cette histoire : une horloge ne s’arrête jamais toute seule. Une bonne mécanique bien montée, bien huilée, peut battre cent ans, deux cents ans.
Quand une horloge s’arrête, ce n’est jamais un hasard. C’est qu’il manque de l’huile, qu’un ressort a cédé, ou, le plus souvent, qu’une main est entrée dedans. Retiens ça. Une horloge qui s’arrête, c’est toujours une main quelque part.
Ma femme s’appelait Colette. Nous nous sommes mariés jeunes dans l’église de Saint-Élois, un jour de juin où les tilleuls de la place embaumaient. Elle tenait la caisse de la boutique et recevait les clients parce que moi, penché sur mes rouages, j’oubliais le monde. Chaque dimanche soir, c’était elle qui remontait la grande horloge comtoise de notre salle à manger, un meuble de nos grands-parents avec un soleil peint sur le cadran et un balancier en forme de lyre.
« C’est mon travail à moi, disait-elle. Toi, tu réparés le temps des autres. Moi, je garde le nôtre en marche. » Chaque dimanche pendant quarante ans, ce même geste, la clé, les poids qu’on remonte, le tic-tac qui repart.
Colette est morte il y a quatre ans d’une longue maladie qui l’a emportée petit à petit, comme une horloge dont le ressort se détend. La dernière semaine à l’hôpital, elle me tenait la main et un soir, elle m’a dit une phrase que je n’ai comprise que bien plus tard. Elle m’a dit : « Firmin, méfie-toi des amis de Bruno, surtout de celui des pompes funèbres, ce Trémon. Il a des yeux qui mesurent les gens comme on mesure une planche.
Promets-moi de faire attention. » J’ai promis pour la calmer, sans y croire. Colette avait toujours vu plus juste que moi sur les êtres. Moi, je voyais juste sur les mécaniques, elle sur les âmes.
Nous nous complétions ainsi. Le soir de son enterrement, en rentrant dans la maison vide, je me suis assis dans le noir et j’ai réalisé que la grande comtoise s’était arrêtée. Personne ne l’avait remontée ce dimanche-là. Le balancier pendait, immobile, pour la première fois depuis quarante-cinq ans.
Je n’ai pas eu le courage de la relancer. Elle est restée arrêtée quatre ans, figée sur l’heure de mon chagrin. Une maison sans tic-tac, m’aurait dit mon père, est une maison qui a cessé de vivre. Il avait raison.
Pendant quatre ans, j’ai vécu dans une maison qui ne battait plus. Il me restait mon fils Bruno et il me restait Lucy. Bruno a quarante-quatre ans, c’est mon seul enfant. Enfant, il venait à l’atelier comme moi j’y étais venu, mais le tic-tac ne l’a jamais pris comme il m’avait pris.
La patience lui manquait. Une montre, il faut des heures pour la comprendre, des jours pour la réparer. Et Bruno voulait tout, tout de suite. Il regardait par la vitrine les voitures qui passaient et il rêvait d’ailleurs, de vite, de gros.
« Papa, disait-il, tu passes ta vie sur des trucs qui valent trois sous. Moi, je ferai fortune. » Je souriais, je ne me fâchais pas. Chacun son ressort.
Il a quitté le village à vingt ans. Il a essayé mille choses, le négoce, l’immobilier, un bar en ville, une affaire de je ne sais quoi qui devait le rendre riche et qui le rendait pauvre. Chaque fois, ça commençait par de grands mots et ça finissait par un silence au téléphone quand je demandais comment allaient les affaires. Et surtout, il y a eu le jeu.
Je l’ai su tard, trop tard. Bruno jouait, les cartes, les paris, les machines. L’argent lui filait entre les doigts comme le sable d’un sablier qu’on ne peut pas retourner. Il empruntait pour couvrir ses pertes, puis empruntait pour couvrir ses emprunts.
Un homme qui joue, c’est une horloge dont le ressort est trop tendu. Un jour, ça casse. Sa femme, Sabine, l’a quitté il y a deux ans, à bout. Je n’en ai jamais voulu à Sabine.
C’était une femme droite qui avait tenu aussi longtemps qu’elle avait pu et qui est partie le jour où elle a compris que Bruno choisirait toujours la table de jeu avant sa famille. Elle est partie en emmenant Lucy. Lucy, ma petite-fille, huit ans au moment de cette histoire. Des couettes qui ne tiennent jamais, un rire qui fait trois notes, et une passion, une seule, qui nous liait : les horloges.
Quand elle était petite, avant le divorce, Sabine me l’amenait passer les vacances à Saint-Élois, et Lucy s’installait à côté de moi à l’établi sur un tabouret trop haut, le menton sur les mains, et elle me regardait travailler pendant des heures. Je lui avais donné une vieille montre de gousset cassée, sans valeur, et un petit tournevis, et elle jouait à réparer le temps, la langue tirée, sérieuse comme un pape. « Papi, quand je serai grande, je réparerai les montres avec toi. » Et je répondais toujours : « Bien sûr, ma puce.
Un jour, tout ça sera à toi. Les outils, la boutique, et le secret pour faire repartir les cœurs arrêtés. » Après le divorce, je voyais Lucy moins souvent, mais je la voyais. Sabine me l’amenait un dimanche par mois, fidèlement, jusqu’à ce que quelques mois avant cette histoire, les visites s’arrêtent d’un coup.
Sabine ne répondait plus. Bruno me disait, évasif : « Laisse, papa, c’est compliqué entre nous en ce moment. L’histoire de la garde, vaut mieux pas remuer. » Je mettais ça sur le compte de leur dispute d’adultes.
Je ne savais pas encore que le silence autour de Lucy faisait partie d’un plan, qu’on tenait ma petite-fille loin de moi exprès. Il faut que je te parle aussi de ce que je possédais, parce que dans une affaire comme celle qui m’est arrivée, tout tourne toujours autour de la même chose : ce qu’on a et ce que d’autres veulent prendre. Je n’étais pas riche au sens où on l’entend, mais j’avais trois choses. J’avais ma maison sur la place avec la boutique dessous.
J’avais des économies d’une vie de travail sans folie. Et j’avais le moulin, le moulin de la Roque. Un vieux moulin à eau au bord de la rivière, au bout d’un chemin, avec ses meules, sa roue, un pré et un bout de berge. Il venait de la famille de Colette.
On n’y allait plus guère, mais je n’aurais jamais voulu le vendre. C’était le dernier morceau d’elle qui me restait, l’endroit où nous allions pique-niquer jeunes, où Bruno avait appris à nager. Pour moi, il n’avait pas de prix. Mais un lieu, tu vois, n’a jamais pas de prix pour tout le monde.
Depuis quelque temps, un promoteur du coin, un nommé Chasting, tournait autour. Il voulait racheter le moulin et les berges pour y monter un ensemble de gîtes de luxe avec piscine et vue sur la rivière. Il avait fait une offre, une belle offre. J’avais dit non, poliment.
Le moulin de Colette n’était pas à vendre. Une maison, des économies, un moulin convoité, et un fils au bord du gouffre qui devait de l’argent à des gens qu’on ne fait pas attendre. Tu vois déjà peut-être se dessiner la forme de l’engrenage. Moi, à l’époque, je ne voyais rien.
J’étais un vieil homme heureux dans son chagrin tranquille qui marchait au cimetière le dimanche pour parler à sa femme. Je ne savais pas que la mécanique était déjà en marche, que quelque part une main était entrée dans l’horloge. Le cimetière de Saint-Élois est mon endroit préféré au monde, et je sais que cela peut paraître étrange. Mais quand on a mon âge, la moitié des gens qu’on a aimés sont là-haut.
Y monter le dimanche, ce n’est pas aller chez les morts, c’est aller rendre visite à des amis qui ont juste déménagé un peu plus loin. Colette repose sous les cyprès, dans le carré qui domine la vallée, avec une simple pierre où j’ai fait graver son nom, ses dates et une petite horloge dont les aiguilles marquent l’heure de sa mort. Chaque dimanche, je monte le chemin, je nettoie la pierre, je change les fleurs et je lui parle. Je lui raconte ma semaine, les montres que j’ai réparées, les nouvelles du village.
C’est idiot, un vieux qui parle à une tombe. Mais le silence d’une maison vide est bien plus lourd que celui d’un cimetière. Ce dimanche-là, un dimanche gris de fin octobre avec l’odeur des feuilles mouillées et de la fumée des cheminées, je remontais le chemin quand j’ai croisé Aimé le fossoyeur. Aimé est fossoyeur à Saint-Élois depuis quarante ans.
C’est un homme taciturne, large, aux mains comme des battoirs, toujours vêtu du même bleu de travail, toujours une cigarette éteinte au coin des lèvres. Il ne parle pas beaucoup. Ce jour-là, il m’a arrêté. Il tripotait sa casquette, mal à l’aise, et il a fini par lâcher en regardant ses souliers : « Alors, monsieur Delmas, tout est prêt de votre côté ?
» « Prêt pour quoi, Aimé ? » Il a eu l’air surpris. « Ben pour après. Votre emplacement, il est creusé.
La pierre est commandée. Tout est déjà réglé. » Il a marqué un temps, m’a regardé de biais. « Enfin, vous avez bonne mine, hein ?
C’est bien. » Je suis resté planté là sans comprendre. « Aimé, de quoi parlez-vous ? Quel emplacement ?
» « Le vôtre. » Il a froncé les sourcils, commençant à sentir que quelque chose clochait. « Le caveau, là, à côté de votre dame. On l’a préparé y a…
» Il a sorti de sa sacoche un gros registre relié de toile noire, il l’a feuilleté de ses doigts terreux, s’est arrêté sur une page, a posé le doigt sur une ligne. « Voilà. Delmas Firmin, concession numéro 47, à côté de la fosse de Madame Colette Delmas. Inhumation à venir.
Réservée et réglée. » J’ai regardé la ligne. Mon nom, mon prénom, à l’encre dans le registre des morts et des futurs morts d’un cimetière de village, à côté du nom de ma femme. « Réglée quand ?
» ai-je demandé, et ma voix a fait un drôle de bruit. Aimé a suivi la colonne du doigt. « Y a deux mois. » Il a tourné une page, cherché un autre document glissé dans le registre, une copie de bon de commande des pompes funèbres Trémon, celle qu’on lui remet pour qu’il prépare l’emplacement.
Il me l’a tendue. Une concession, une pierre, modèle granite gris, croix simple, un caveau, le tout facturé et réglé intégralement d’avance. Et en bas, à la ligne « commande passée et réglée par », un nom était écrit à la main, d’une écriture que je connaissais par cœur pour l’avoir vu sur des dizaines de cartes d’anniversaire. Bruno Delmas.
Mon fils. Je suis en parfaite santé. Mon médecin me le répète à chaque visite. « Monsieur Delmas, vous avez le cœur d’un homme de cinquante ans.
» Je marche, je mange, je dors. Ma tête est aussi claire que le cadran d’une horloge neuve. Et pourtant, ce dimanche gris, entre les cyprès, un vieux fossoyeur venait de m’apprendre sans le vouloir que mon fils avait creusé ma tombe, commandé ma pierre et payé mon enterrement, deux mois plus tôt. Comme si ma mort était déjà écrite, comme si elle avait une date.
Aimé a vu mon visage changer. Il a compris d’un coup que je ne savais rien, que je n’étais pas au courant de mon propre enterrement. Sa grosse main rugueuse s’est posée sur mon bras et il a dit tout bas, d’une voix que je ne lui connaissais pas : « Monsieur Delmas, vous feriez bien de vous asseoir. Et je crois qu’il faut qu’on parle, vous et moi.
Parce que ce n’est pas la première fois que je vois ça. La dernière fois, je me suis tu, et un homme est mort. » Nous nous sommes assis sur le vieux banc de pierre près du robinet, à l’écart des allées. Aimé a allumé pour de bon cette fois la cigarette qui pendait à ses lèvres.
Ses mains tremblaient un peu. Un homme qui a passé quarante ans à enterrer les autres sans jamais broncher, et qui tremblait. « Ce que je vais vous dire, monsieur Delmas, je ne l’ai jamais dit à personne. Ça me ronge depuis des années.
Vous vous souvenez du vieux Fernand Combe, le combe de la ferme du Haut, celui qui vivait seul avec ses vaches là-bas sur le coteau ? » Je me souvenais de lui, un vieux paysan bourru, veuf, sans enfants, une petite fortune en terre et en bêtes, mort il y a cinq ou six ans, je crois. Personne n’avait beaucoup pleuré. Il n’avait quasiment pas de famille, seulement un neveu lointain qu’on ne voyait jamais.
« Eh bien, avec Combe, ça a été exactement comme avec vous. Un jour, quelques mois avant sa mort, on me commande de préparer sa concession, payée d’avance par le neveu, celui qu’on ne voyait jamais. Moi, sur le moment, je me dis : tiens, le neveu qui prend ses précautions. Ça arrive.
Et puis Combe, il n’était pas si vieux, et il était solide comme un chêne. Trois mois plus tard, il était mort. Chute dans son escalier, qu’on a dit. Accident domestique.
Le certificat a été signé. Tout était en règle. Le neveu a hérité de la ferme, des terres, des bêtes. Il a tout vendu dans l’année et on ne l’a plus jamais revu.
» Aimé a écrasé sa cigarette sous son talon avec une lenteur rageuse. « Moi, je l’ai enterré, Combe. Et en comblant sa fosse, j’avais un drôle de poids sur l’estomac. Parce que je me rappelais avoir creusé ce trou trois mois avant qu’il en ait besoin.
Comme si quelqu’un savait à l’avance qu’il allait mourir. Comme si sa mort avait été prévue, notée dans un agenda comme un rendez-vous. Vous comprenez ce que je dis ? On ne prépare pas la tombe d’un homme solide trois mois avant sa mort par hasard.
On la prépare parce qu’on sait qu’il va mourir. Et on ne sait qu’un homme va mourir que si… » Il n’a pas fini sa phrase. Il a repris après un silence, les yeux perdus dans le vague, comme un homme qui déterre quelque chose d’enfoui depuis longtemps.
« Le pire, monsieur Delmas, c’est le jour de l’enterrement. Il faisait beau, il y avait presque personne, le curé, deux ou trois vieux du village, et le neveu en dimanche avec un air de circonstance. Et lui, ce Trémon, qui dirigeait tout ça de sa voix douce, impeccable, la main sur le cœur. À un moment, pendant qu’on descendait le cercueil, j’ai croisé son regard et il m’a fait un petit sourire.
Un sourire tranquille, satisfait, comme un commerçant content de sa journée. Ça m’a glacé jusqu’aux os. J’ai su, à cette seconde, sans preuve, sans rien, j’ai su que cet homme-là avait fait tuer Fernand Combe et qu’il était en train de compter sa commission pendant qu’on jetait la terre sur le cercueil. Et je n’ai rien dit.
» Il a passé une main terreuse sur son visage. « Pendant des années, ce sourire m’a réveillé la nuit. Je me disais : Aimé, tu as vu, tu as compris, et tu t’es tu. Tu es un lâche.
Un homme est mort et toi, tu as continué à tailler tes cyprès. J’ai failli en parler cent fois au curé, aux gendarmes. Et cent fois, je me suis dégonflé. Qui m’aurait cru ?
Un fossoyeur qui accuse le notable des pompes funèbres sur la foi d’un mauvais pressentiment et d’un sourire. On m’aurait pris pour un fou ou pour un jaloux. Alors, je me suis tu. Et le poids a grossi année après année.
» Trémon. Le nom que Colette, sur son lit de mort, m’avait dit de fuir. « Méfie-toi de celui des pompes funèbres, ce Trémon. Il a des yeux qui mesurent les gens comme on mesure une planche.
» Ma femme avait vu quatre ans plus tôt ce qu’un fossoyeur voyait aussi et ce que moi, l’aveugle, l’homme des mécaniques, je n’avais jamais soupçonné. « Et là, aujourd’hui, a repris Aimé en me regardant droit dans les yeux, cette fois-ci, quand j’ai reçu la commande à votre nom, il y a deux mois, mon sang n’a fait qu’un tour. Parce que c’était le même schéma. Une concession préparée d’avance, une pierre commandée, tout réglé par un proche, votre fils.
Et vous, bien vivant, bien portant, qui n’en saviez rien. J’ai creusé ce trou la mort dans l’âme, monsieur Delmas. Et je m’étais juré que cette fois, si je vous croisais, je ne me tairais pas. Alors voilà, je parle.
»
Il y a des moments où le monde bascule sans un bruit, où le sol que l’on croyait solide se révèle n’être qu’un couvercle posé sur un gouffre. J’étais assis sur ce banc de pierre, le registre des morts ouvert sur mes genoux, mon propre nom sous les yeux, et je comprenais lentement, avec l’horreur froide d’un homme qui découvre le mécanisme sous le cadran, que ma tombe n’avait pas été creusée par erreur. Elle avait été creusée pour être remplie. Et bientôt.
Je ne me souviens pas d’être redescendu du cimetière ce jour-là. Mes jambes ont dû me porter toutes seules, comme un mécanisme continue de tourner par habitude quand l’esprit s’est arrêté. Je me suis retrouvé dans ma cuisine, assis à la table, dans le noir qui tombait, sans avoir allumé la lumière. La première chose que j’ai ressentie, ce n’était pas la peur, c’était le chagrin.
Un chagrin immense, écrasant, qui m’a plié en deux sur cette table. Mon fils, mon petit Bruno, celui qui grimpait sur mon tabouret, celui à qui j’avais appris à faire du vélo sur la place, à nager au moulin, celui que j’avais tenu dans mes bras le jour de sa naissance en pleurant de joie. Mon fils avait commandé ma pierre tombale. Mon fils avait payé mon enterrement.
Mon fils, quelque part, attendait ma mort. L’organiser, peut-être ? Comment en arrive-t-on là ? Je me suis posé la question toute la nuit, tournant dans la maison comme un balancier fou.
À quel moment ai-je perdu mon enfant ? Où est passé ce petit garçon ? Est-ce le jeu qui l’avait dévoré au point de dévorer aussi son âme ? Est-ce que j’avais raté quelque chose, moi, le père trop penché sur ses horloges pour voir son fils se tordre comme un ressort trop tendu ?
Je ne trouvais pas de réponse. Il n’y en avait peut-être pas. Vers minuit, je suis entré dans la salle à manger et je me suis arrêté devant la grande comtoise de Colette, arrêtée depuis quatre ans, le balancier immobile, les aiguilles figées sur l’heure de mon deuil. Je l’ai regardée longtemps.
Et j’ai pensé à ce que mon père disait : une maison sans tic-tac est une maison qui a cessé de vivre. Puis j’ai pensé à Aimé, à Combe, à cette tombe creusée d’avance comme un rendez-vous. Et j’ai pensé : ils croient que je suis déjà une horloge arrêtée. Ils croient que je vais rester figé, silencieux, à attendre qu’on vienne me combler.
Alors j’ai fait une chose que je n’avais pas faite depuis quatre ans. J’ai pris la clé de la comtoise. J’ai remonté les poids doucement, comme Colette le faisait chaque dimanche. J’ai poussé le balancier du doigt.
Et le tic-tac est reparti. Tic-tac, tic-tac. Dans la maison morte, un cœur s’est remis à battre. « Pas encore, ma Colette, ai-je dit à voix haute dans le noir.
Pas comme ça. Pas de leurs mains. Je ne suis pas encore une horloge arrêtée. Et avant de m’arrêter, je vais comprendre qui est entré dans la mécanique.
»
Le lendemain matin, j’ai fait deux choses. D’abord, j’ai décidé de ne rien dire à Bruno. Rien. C’était contre toute ma nature.
Mon premier réflexe de père était de l’appeler, de lui hurler « Comment as-tu pu ? », de le secouer, de comprendre. Mais quelque chose me retenait. Aimé m’avait dit : « Ne dites rien, monsieur Delmas.
Faites comme si de rien n’était. Si celui qui prépare ça sait que vous savez, il n’attendra pas la date prévue. Il avancera, et vous serez mort avant d’avoir compris. » Le vieux fossoyeur avait raison.
Un horloger le sait. Quand on démonte un mécanisme piégé, on ne touche à rien avant d’avoir compris tout l’agencement. Sinon, ça vous saute au visage. Je devais comprendre l’engrenage entier avant de poser le doigt dessus.
Ensuite, j’ai téléphoné au seul homme au monde en qui j’avais une confiance absolue et qui, par chance, était exactement l’homme qu’il me fallait : mon vieil ami Raymond Vasseur. Raymond et moi, nous nous connaissons depuis l’école communale, soixante ans d’amitié. Deux gamins de Saint-Élois qui allaient dénicher les nids et pêcher les écrevisses dans la rivière sous le moulin. Puis la vie nous a séparés.
Moi, je suis resté au village avec les horloges de mon père. Lui est parti à la ville et il est entré dans les assurances. Mais pas n’importe où. Raymond a passé trente-cinq ans comme enquêteur pour une grande compagnie.
Son métier, c’était de traquer la fraude. Les faux sinistres, les incendies allumés pour toucher la prime, les disparitions arrangées, les décès trop opportuns. Il avait un flair de limier et une mémoire d’éléphant. Il avait pris sa retraite cinq ans plus tôt et était revenu vivre à Saint-Élois, veuf comme moi, sans enfants.
Quand je lui ai raconté ce matin-là, chez lui, autour d’un café, le cimetière, Aimé, le registre, mon nom, la commande réglée par Bruno, l’histoire du vieux Combe, Raymond n’a pas ri. Il n’a pas dit « Voyons, Firmin, tu te fais des idées. » Il a posé sa tasse très lentement et son visage a changé. Le visage du copain de dominos a laissé place à un autre, plus dur, plus concentré.
Le visage de l’enquêteur. « Répète-moi le nom des pompes funèbres. » « Trémon. Norbert Trémon.
» Il a fermé les yeux une seconde. « Je connais ce nom, Firmin. Je le connais pour l’avoir croisé il y a des années dans deux dossiers que je n’ai jamais pu boucler. Des décès dans le secteur, des vieux seuls avec des biens, des assurances-vie contractées peu de temps avant la mort avec des changements de bénéficiaires de dernière minute.
Des morts naturelles ou accidentelles, jamais rien de prouvable, mais toujours en arrière-plan la même officine de pompes funèbres qui gérait tout, vite, très proprement. Trémon, j’ai toujours eu le sentiment qu’il y avait quelque chose sans jamais pouvoir mettre le doigt dessus. Ça m’est resté comme une écharde. Et voilà que la même écharde revient se planter chez mon plus vieil ami.
» Il s’est levé, a fait quelques pas dans sa cuisine, les mains dans le dos, comme un homme qui remet en marche une vieille machine longtemps arrêtée. « Écoute-moi bien, Firmin. Si ce que tu me dis est vrai, et je pense que ça l’est, alors tu es au milieu de quelque chose de très grave et de très organisé. On ne creuse pas une tombe des mois à l’avance pour un homme en bonne santé sans raison.
Il y a forcément un enjeu financier derrière, toujours. Ma première question, c’est : que vaut ta mort ? Pas ta vie, Firmin. Ta mort.
Combien rapporte-t-elle, et à qui ? » La question m’a glacé. Que vaut ma mort ? « Je te laisse chercher », ai-je dit.
« Tu sais faire. Moi, je vais continuer à jouer le vieil homme tranquille qui ne se doute de rien. Mais Raymond, fais vite. Aimé pense que tout ça a une date.
» « Et si la tombe est déjà creusée depuis deux mois, alors la date approche », a-t-il complété, sombre. « Oui, je fais vite. À partir de maintenant, tu ne changes rien à tes habitudes. Tu te promènes, tu réparés tes montres, tu vas au cimetière le dimanche.
Tu es un vieil homme parfaitement inoffensif qui ne sait rien. C’est ta meilleure protection. Un homme qu’on croit endormi ne se méfie de personne, et personne ne se méfie de lui. Laisse-moi remonter la mécanique.
»
Ces huit jours d’attente pendant que Raymond fouillait ont été un supplice d’un genre particulier. Pas seulement la peur de mourir. Autre chose. La tentation.
Chaque jour, je regardais le téléphone, et chaque jour, une voix en moi me disait : « Appelle Bruno. Appelle ton fils. Dis-lui que tu sais. Demande-lui de te regarder dans les yeux et de nier s’il l’ose.
C’est ton enfant, bon sang. Peut-être qu’il n’est pas ce qu’on croit. Peut-être qu’il y a une explication. Peut-être qu’un simple mot de père suffirait à tout arrêter.
» C’était la voix du cœur, et elle était puissante. Un père veut croire en son fils jusqu’au dernier instant. Un père cherche toujours l’excuse, la circonstance atténuante, le malentendu qui sauverait tout. Combien de fois ai-je décroché le téléphone, composé la moitié de son numéro avant de raccrocher ?
Mais chaque fois, une autre voix me retenait, la voix de l’horloger, celle qui en cinquante ans avait appris à ne jamais forcer un mécanisme qu’on ne comprend pas encore. Aimé m’avait prévenu : si celui qui prépare ça sait que vous savez, il n’attendra pas la date. Il avancera. Appeler Bruno, c’était peut-être signer mon arrêt de mort, et le sien.
Car si Bruno, affolé, courait tout raconter à Trémon, alors Trémon, se sachant démasqué, frapperait tout de suite, n’importe comment, et effacerait les traces. À commencer par moi. Et pourquoi pas par Bruno lui-même, devenu gênant. Alors je me taisais, je serrais les dents, je réparais mes montres d’une main qui tremblait sur la loupe, et je laissais la voix du cœur hurler en silence pendant que la voix de la raison montait la garde.
C’est une chose terrible, tu sais, de devoir traiter son propre fils comme un suspect, de devoir ruser avec son enfant, de ravaler l’amour et l’inquiétude pour jouer la comédie de l’ignorance. Il y a des épreuves qui vous vieillissent d’un coup. Celle-là m’a vieilli plus que les quatre années de veuvage réunies. Raymond a mis huit jours.
Puis il m’a appelé : « Viens ce soir. Et prépare-toi, parce que ce n’est pas joli. » Chez lui, la table de la cuisine était couverte de papiers, des photocopies, des relevés, des notes de sa petite écriture serrée. Il m’a servi un verre de vin de noix, s’est assis en face de moi et a commencé du ton posé et méthodique qu’il devait avoir toute sa carrière face au fraudeur.
« Tu m’as demandé de chercher ce que valait ta mort. J’ai trouvé. Accroche-toi. Un : il existe une assurance-vie souscrite sur ta tête.
Un gros contrat signé il y a un peu plus d’un an par une compagnie régionale, par l’intermédiaire d’un agent local, un nommé Lucien Barrière. Un type que je connais aussi, un margoulin qui ferait signer n’importe quoi à n’importe qui pour sa commission. Le montant versé au décès est considérable, Firmin. De quoi éponger toutes les dettes de ton fils et lui laisser encore une petite fortune.
» « Mais je n’ai jamais signé d’assurance-vie », ai-je dit. Raymond a hoché la tête. « Justement. Le dossier comporte ta signature.
Une signature imitée, à mon avis, ou obtenue sur un papier que tu as signé sans lire. Un truc qu’on t’aura fait signer en le noyant dans d’autres. Et surtout, le bénéficiaire du contrat, c’est ton fils Bruno. Ton unique enfant.
Celui qui, comme par hasard, a payé ta concession au cimetière. » Il a posé le doigt sur une deuxième liasse. « Deux : ton fils est ruiné. Pire que ruiné.
J’ai remonté ses dettes. Le jeu, surtout. Il doit de l’argent à des banques, à des organismes de crédit, et c’est là que ça devient grave, à des gens qu’on ne fait pas attendre. Des créanciers qui ne passent pas par les tribunaux.
Tu vois ce que je veux dire ? Il est au bout du rouleau. Un homme dans cette situation est capable de beaucoup de choses, surtout si on lui souffle une solution. » Il a posé le doigt sur une troisième liasse.
« Trois, et c’est le plus laid. Ton assurance-vie, la concession au cimetière, la gérance. Tout passe, d’une manière ou d’une autre, par la même officine : les pompes funèbres Trémon. Norbert Trémon n’est pas qu’un croque-mort, Firmin.
C’est une araignée au centre d’une toile. Il repère les proies : des vieux seuls avec des biens et un proche endetté, malléable, désespéré. Il approche le proche. Il lui propose une solution.
On souscrit une assurance sur la tête du vieux. On prépare les papiers, la concession. Tout est prêt d’avance pour que le jour venu la mort passe pour naturelle et que l’argent tombe vite, sans que personne ne pose de questions. Puisque c’est Trémon lui-même qui gère les obsèques, le certificat, le notaire complice s’il le faut.
Une machine à transformer la mort des vieux en argent. Et le vieux Combe dont ton fossoyeur t’a parlé n’était qu’une victime parmi d’autres. » Je suis resté silencieux un long moment. Le vin de noix avait un goût de cendre.
« Alors, mon fils, ai-je fini par dire, mon Bruno… il est le cerveau de tout ça ? » Raymond m’a regardé avec une gravité douce. « C’est toute la question, Firmin.
Et honnêtement, je ne le crois pas. Ton fils est faible, endetté, désespéré, coupable. Oui, il a signé des choses. Il a payé cette concession.
Il est monté dans le train, il faut le dire clairement. Mais monter ce genre de machine, connaître les rouages des assurances, des certificats, des notaires, ça, c’est le métier de Trémon, pas celui d’un joueur ruiné. Je pense que ton fils est un pion. Un pion coupable, mais un pion.
Et les pions, Firmin… dans ce genre d’histoire, ils ne finissent pas bien. Un jour ou l’autre, quand la partie se complique, c’est le pion qui tombe. Et si un jour la justice remontait cette affaire, ce ne serait pas le nom de Trémon qui apparaîtrait le premier sur les papiers.
Ce serait celui de Bruno. Bruno, qui avait payé la concession de sa main. Bruno, bénéficiaire de l’assurance. Bruno, le fils indigne qui laisse mourir son père, le coupable idéal.
» Mon fils n’était pas seulement en train de me perdre, moi. Il était en train de se perdre lui-même, sans même le savoir. « Que fait-on maintenant ? » ai-je demandé.
Raymond a rassemblé ses papiers. « Maintenant, on ne se précipite pas. On a un début de faisceau, mais rien qui tienne encore devant un juge. Une signature imitée, ça se conteste.
Une concession payée, ce n’est pas un crime. Il nous faut du solide. Il nous faut prendre Trémon la main dans le sac. Et pour ça…
il a hésité… pour ça, Firmin, il va falloir que tu sois courageux. Parce que la seule façon de le coincer, c’est de le laisser croire que son plan avance. C’est de continuer à faire le pas.
Le vieil homme tranquille qui ne se doute de rien et qui, un jour, à la date prévue, doit avoir son accident. Sauf que ce jour-là, nous serons prêts. Et c’est lui qui tombera dans le trou qu’il a creusé. » Le trou qu’il a creusé.
J’ai pensé à ma tombe, là-haut, béante sous les cyprès, à côté de Colette. Et j’ai su que d’une façon ou d’une autre, tout se jouerait là, près de cette fosse. Le lendemain de cette soirée, Raymond est passé chez moi avec une photocopie du contrat d’assurance-vie. Il l’a posée sur ma table, à côté d’une pendule que je réparais, et il a mis le doigt sur la dernière page, sur la ligne de signature.
« Regarde bien, Firmin. Est-ce que c’est ta signature ? » Je me suis penché avec ma loupe d’horloger, l’outil de toute ma vie, celui qui grossit les détails que l’œil nu laisse passer. Et j’ai regardé cette signature qui était censée être la mienne.
C’était troublant. À première vue, oui, cela me ressemblait. Le F majuscule, la boucle du D. Mais en regardant de près, avec l’œil d’un homme habitué à traquer le faux dans l’infiniment petit, j’ai vu le tremblé n’était pas le mien.
La pression du trait était trop régulière. Ma vraie signature, à soixante-douze ans, a des hésitations, des reprises. Celle-ci était trop propre, trop appliquée. La signature d’un homme qui recopie lentement en regardant un modèle.
« Ce n’est pas moi, ai-je dit. C’est bien imité, mais ce n’est pas moi. Quelqu’un a copié ma signature. » Raymond a hoché la tête sans surprise.
« C’est ce que je pensais. Mais il y a autre chose, et c’est plus vicieux encore. Réfléchis, Firmin. Est-ce que ces derniers mois, Bruno t’a fait signer des papiers ?
Des documents administratifs sans importance, en te disant de ne pas t’embêter à tout lire ? » Et là, un souvenir m’est revenu, glaçant. Oui. Quelques mois plus tôt, Bruno était passé un dimanche avec une chemise pleine de papiers.
Il m’avait dit que c’était pour mettre à jour mes papiers. Des histoires de mutuelle, de complémentaire santé. « Rien de compliqué, papa. Signe là, et là, et là.
Je m’occupe de tout. » Et moi, l’idiot, l’aveugle, confiant, heureux que mon fils s’occupe enfin de quelque chose, j’avais signé des pages que je n’avais pas lues, parce que c’était mon fils, parce qu’on fait confiance à son fils. « Voilà comment il procède, dit Raymond doucement. Une partie des signatures est peut-être authentique, arrachée à ta confiance, noyée dans une pile.
Une autre est imitée pour compléter. Et le tour est joué. Un contrat en règle, en apparence, avec ta signature partout. C’est propre, c’est diabolique, et ça montre à quel point ces gens connaissent leur affaire.
» Il m’a regardé. « Ça montre aussi, Firmin, que ton fils a mis la main à la pâte de très près. Ce n’est pas rien, de faire signer son propre père sans qu’il comprenne ce qu’il signe. » J’ai senti une bouffée de colère, puis une immense tristesse.
Mon fils, assis à ma table un dimanche, me tendant des papiers avec un sourire, en sachant que ces papiers étaient les barreaux de ma cage. Abusant de ma confiance en abusant de la sienne. Il y a des trahisons qui vous coupent le souffle non par leur cruauté mais par leur banalité. Un dimanche ordinaire, un stylo.
« Signe là, papa. » Voilà comment on prépare la mort d’un homme autour d’un café, un dimanche, entre deux phrases sur la pluie et le beau temps. « Garde tout ça précieusement, ai-je dit à Raymond, la voix un peu rauque. Chaque papier, chaque preuve.
Un jour, un juge devra voir exactement comment on transforme la confiance d’un vieil homme en corde pour le pendre. » Raymond a rangé ses feuilles dans sa chemise cartonnée. « C’est bien pour ça que je les garde, mon vieux. Un fraudeur laisse toujours une trace.
Toujours. L’argent, les signatures, les dates. Ça parle, pour qui sait lire. Et moi, lire ça, c’est mon tic-tac à moi depuis trente-cinq ans.
»
Raymond ne voulait pas que nous restions seuls dans cette histoire. « Un fraudeur, disait-il, je sais le débusquer. Mais un homme qui prépare la mort d’un autre, ça, c’est l’affaire des gendarmes. Il nous faut la loi de notre côté dès maintenant.
» Il connaissait l’homme qu’il fallait : l’adjudant Mercier de la gendarmerie du chef-lieu. Ils avaient travaillé ensemble autrefois sur un dossier d’incendie frauduleux, l’assureur et le gendarme, et ils s’étaient respectés. Nous sommes allés le voir tous les deux, discrètement, un matin, en prenant soin que personne au village ne nous voie partir ensemble. Dans son bureau, Mercier nous a écoutés sans nous interrompre, prenant des notes, le visage fermé.
Quand Raymond a étalé ses papiers, l’assurance, les dettes de Bruno, le lien avec Trémon, l’affaire Combe, Mercier a passé un long moment à tout examiner. Puis il a dit : « Ce que vous m’apportez là, c’est troublant. Très troublant. Mais je vais être franc avec vous, parce que je vous dois la vérité.
En l’état, je ne peux pas arrêter monsieur Trémon. Une assurance-vie, même avec une signature douteuse, ça se plaide. Une concession payée d’avance, ce n’est pas un délit. Un vieux paysan mort d’une chute il y a cinq ans, dossier clos, sans corps à réexaminer facilement, sans preuve, je ne peux rien en faire pour l’instant.
Si je vais cueillir Trémon aujourd’hui, il niera tout. Il a des avocats, et dans six mois, il est libre. Et vous, monsieur Delmas ? » Il m’a regardé.
« Vous, entre-temps, vous serez mort. Parce qu’un homme comme ça, s’il se sait démasqué, ne renonce pas. Il accélère, et il fait disparaître les traces. À commencer par vous.
» Un silence est tombé dans le bureau. « Alors, qu’est-ce qu’on fait ? » a demandé Raymond. « On fait ce que vous avez déjà commencé à penser, a répondu Mercier.
On le laisse croire que tout se déroule comme prévu. On identifie la date, le moment où il compte agir. Et ce jour-là, au lieu d’une victime, ils trouveront des gendarmes. On le prend en flagrant délit de tentative.
C’est la seule façon d’être sûr qu’il tombe, et qu’il tombe pour de bon. » Il s’est tourné vers moi et son ton s’est fait plus doux, presque paternel. « Mais je ne vous cache pas, monsieur Delmas, que cela veut dire vous exposer. Cela veut dire jouer votre propre rôle jusqu’au bout, en sachant que des gens veulent votre mort.
Beaucoup d’hommes de votre âge refuseraient. Personne ne vous en voudrait. Le choix vous appartient. » Il y a eu dans ce bureau un long silence.
Raymond me regardait, inquiet. Je sais qu’il aurait préféré que je refuse. Mais il connaissait aussi mon caractère, et il se taisait parce qu’il savait déjà ce que j’allais répondre. J’ai pensé à Colette, qui m’avait mis en garde et que je n’avais pas écoutée.
J’ai pensé au vieux Combe, dont personne n’avait pris la défense. J’ai pensé à Aimé, qui avait porté son silence comme une pierre pendant des années. J’ai pensé à tous les vieux seuls, quelque part, dont la mort était en train d’être notée dans un agenda comme un rendez-vous, sans que personne ne lève le petit doigt. Et j’ai pensé à Bruno, mon fils, mon pion, qui courait à sa propre perte.
« Je vais le faire, ai-je dit. Je vais jouer le pas. » Non pas parce que je suis courageux. Je suis un vieil horloger, pas un héros.
Mais parce que si je ne le fais pas, cet homme recommencera avec un autre vieux, puis un autre, indéfiniment. Une horloge déréglée qui a une main dedans ne se répare pas toute seule. Il faut ouvrir le mécanisme et retirer la main. Même si c’est dangereux.
Surtout si c’est dangereux. Mercier a hoché la tête lentement, avec dans le regard quelque chose qui ressemblait à du respect. « Très bien, monsieur Delmas. Alors, à partir de maintenant, vous n’êtes plus seul.
»
Commencèrent alors des jours étranges, suspendus, dont je garde un souvenir de rêve éveillé. Nous savions beaucoup de choses, l’assurance, les dettes, Trémon, le schéma. Mais il nous manquait l’essentiel : la date. Le moment où il comptait frapper.
Et sans la date, pas de piège possible. Mercier avait mis Barrière, l’assureur, sous une discrète surveillance et guettait tout mouvement autour de Trémon. Raymond continuait de fouiller les papiers, cherchant un indice de calendrier. Et moi, je comptais les jours.
Chaque matin, en me levant, je pensais : est-ce pour aujourd’hui ? Le monde entier devenait une menace possible. Une voiture qui ralentit, un inconnu qui traîne, un pas dans mon dos. Un dimanche pendant cette attente, je suis remonté au cimetière pour Colette comme toujours, mais aussi, je l’avoue, pour revoir ma tombe.
Ce trou, ce rectangle noir sous les cyprès, à côté de ma femme. Je suis resté longtemps à le regarder. C’est une chose singulière de contempler l’endroit exact où l’on veut vous coucher. Cela vous remet les idées en place, curieusement.
On croit toute sa vie que la mort est une abstraction lointaine. L’avoir concrète, mesurée, creusée à vos dimensions, avec votre nom sur un registre à deux pas, cela vous arrache toute illusion. Mais au lieu de me terrasser, cette contemplation m’a durci. J’ai regardé ce trou et je lui ai parlé dans ma tête.
« Tu n’es pas pour maintenant. Tu attendras. Tu attendras des années. Et le jour où tu me recevras, ce sera à mon heure, dans mon lit, entouré des miens.
Pas de la main d’un croque-mort cupide. Pas dans l’eau froide d’une rivière. » Aimé m’a rejoint ce jour-là, appuyé sur sa pelle. Il a suivi mon regard vers la fosse.
« Ça vous fait quelque chose, hein, de la voir ? » « Oui, lui ai-je dit. Mais pas ce que vous croyez. Ça ne me fait pas peur.
Ça me donne envie de vivre. » Il a hoché la tête lentement. « C’est peut-être ça, le secret, monsieur Delmas. Il y a des gens, faut-il voir le trou pour se rappeler qu’ils sont vivants ?
» Puis il a craché par terre, repris sa pelle et ajouté : « Bourru. En attendant, je la surveille, votre tombe. Personne ne s’en approche sans que je le sache. Et le jour où on essaiera de la remplir, je serai là.
Et je ne serai pas seul. » C’était sa façon à lui de me dire qu’il veillait. Les taiseux ont leurs mots d’amour. Ce n’est que plus tard, quelques jours seulement avant l’échéance, que le dernier rouage s’est mis en place et que nous avons compris quel jour ils avaient choisi.
Un jour que je n’aurais jamais imaginé, tant il était chargé de sens. Un jour qui a fait passer un frisson glacé dans mon dos quand Raymond l’a prononcé. « On a la date, Firmin. Ou du moins, on l’a comprise.
» Il a hésité. « C’est la Toussaint. » La Toussaint. Le premier novembre, le jour où, chaque année, comme tout le village, je monte au cimetière fleurir la tombe de Colette.
Le jour où, aussi, depuis toujours, je descends ensuite au moulin de la Roque, seul, passer un moment près de la rivière, là où nous étions heureux. Tout le village le sait. C’est mon rituel, connu de tous. Un vieil homme qui, chaque Toussaint, va seul au cimetière, puis seul au moulin, au bord de l’eau, sur un chemin désert.
« Il compte que ça se passe au moulin, a dit Raymond, la voix sourde. Un vieil homme seul au bord de la rivière, sur des pierres glissantes, un jour de novembre. Une chute. Une noyade.
Un accident, le plus naturel du monde. Personne ne s’étonnera. Le pauvre monsieur Delmas, il y allait toujours seul, à son âge. Par ce temps, c’était imprudent.
Le certificat sera signé sans difficulté. Et comme par hasard, le moulin où tu seras mort, ton fils, ton unique héritier, s’empressera de le vendre. À qui ? Au promoteur Chasting, qui attend depuis des mois.
Trémon touche sa part sur tout : les obsèques, l’assurance via Barrière, une commission sur la vente. Tout est bouclé. » J’ai fermé les yeux. La Toussaint, le jour des morts.
Ils avaient choisi le jour des morts pour faire de moi un mort. Et l’endroit de mon plus grand bonheur, le moulin de Colette, pour en faire l’endroit de ma fin. Il y avait dans ce raffinement une cruauté qui dépassait la simple cupidité. Ces gens-là ne se contentaient pas de vouloir mon argent.
Ils profanaient tout ce que j’avais de sacré. « Et Bruno, ai-je demandé, quel est son rôle exactement ce jour-là ? » Raymond a échangé un regard avec Mercier, qui était là ce soir-là. C’est Mercier qui a répondu.
« C’est là que c’est particulièrement retors, monsieur Delmas. D’après ce que nous comprenons, votre fils ne sait pas tout. Il croit participer à une escroquerie. Une grosse escroquerie, l’assurance, la vente du moulin.
Mais une escroquerie sur de l’argent, pas sur une vie. Trémon lui a présenté les choses autrement. Il lui a fait croire, je pense, que votre père partira de sa belle mort un de ces jours, et il faut juste que tout soit prêt pour que l’argent tombe vite et règle tes dettes. Bruno s’est raconté cette histoire-là pour pouvoir dormir.
Il a signé, il a payé la concession, il s’est convaincu que ce n’était que de la paperasse en avance. Mais le vrai plan de Trémon, celui d’un accident provoqué à la Toussaint, ça, je ne suis pas sûr que votre fils l’ait clairement en tête. Ou alors, il refuse de le voir. » « Un pion, ai-je murmuré, comme tu disais, Raymond.
» « Pire qu’un pion, a repris Mercier. Le coupable désigné. Réfléchissez. C’est Bruno qui a payé la concession de sa main, avec sa signature.
C’est Bruno le bénéficiaire de l’assurance. C’est Bruno qui héritera et vendra le moulin. Si un jour quelqu’un flanche quelque chose, tous les regards se tourneront vers le fils indigne, criblé de dettes, qui avait tout à gagner à la mort de son père. Trémon, lui, sera juste le brave croque-mort qui a organisé les obsèques.
Il aura encaissé, et il aura un coupable tout trouvé sous la main. Votre fils est en train de creuser deux tombes sans le savoir. La vôtre. Et la sienne.
» Il y a eu un long silence dans la cuisine de Raymond. « Il y a encore une chose, a dit doucement Raymond. Et celle-là, Firmin, elle va te faire mal. Dis…
Lucy, ta petite-fille. Si les visites se sont arrêtées d’un coup il y a quelques mois, ce n’est pas seulement à cause des disputes entre Bruno et Sabine. C’est parce que Sabine a commencé à flairer quelque chose. Elle a vu Bruno traîner avec Trémon.
Elle a entendu des bribes de conversation sur l’assurance, sur le moulin, sur toi. Elle a pris peur. Et surtout, elle a eu peur pour Lucy. Peur que cette histoire finisse par éclabousser sa fille, ou pire.
Alors, elle a coupé les ponts. Elle a éloigné Lucy de Bruno, et donc de toi, pour la protéger. Ta petite-fille ne t’a pas oublié, Firmin. On l’a mise à l’abri sans te prévenir parce que Sabine ne savait pas à qui se fier, et qu’elle craignait qu’en te parlant, elle ne te mette, toi aussi, en danger.
» J’ai dû me tenir à la table. Ainsi, Sabine, la belle-fille que j’avais crue simplement fâchée, avait deviné avant tout le monde. Elle avait senti le danger comme Colette l’avait senti autrefois. Les femmes de ma vie voyaient les âmes.
Et elle avait fait la seule chose qu’une mère pouvait faire : elle avait pris sa fille et s’était mise à l’écart, en silence, pour ne pas donner l’alerte trop tôt et faire précipiter le pire. Ma petite Lucy n’était pas perdue pour moi. On me l’avait cachée pour la sauver. Cette pensée, au milieu de toute cette noirceur, a été comme une petite flamme dans le froid.
Et cette flamme, je le savais maintenant, il fallait la protéger à tout prix. Il fallait démonter cette horrible mécanique avant qu’elle n’écrase sous ses rouages, non seulement moi, mais mon fils et l’avenir d’une petite fille de huit ans. Le plus difficile dans les semaines qui ont précédé la Toussaint, ce n’était pas la peur. On s’habitue à la peur.
Elle devient un bruit de fond, comme le tic-tac d’une pendule qu’on n’entend plus. Non, le plus difficile, c’était de jouer, de continuer à sourire, à saluer, à vivre ma petite vie d’horloger tranquille en sachant ce que je savais. Et un jour, cette comédie m’a demandé plus de sang-froid que je ne m’en connaissais. C’était un après-midi de la mi-octobre.
J’étais dans ma boutique, penché sur un réveil de dame, quand la clochette de la porte a tinté. J’ai levé les yeux et mon sang s’est figé. Norbert Trémon était sur le seuil. Je ne l’avais vu que de loin jusque-là.
C’était un homme grand, sec, vêtu de sombre, la tenue de son métier, mais qui semblait sur lui une seconde peau. Un visage lisse, poli, avec un sourire prêt à l’emploi, et des yeux gris, immobiles, qui ne souriaient jamais. Les yeux dont Colette m’avait parlé. Des yeux qui mesurent les gens comme on mesure une planche.
Je les ai reconnus tout de suite, et j’ai dû faire un effort surhumain pour ne pas laisser paraître que je savais qui il était et ce qu’il me voulait. « Monsieur Delmas ? » Sa voix était onctueuse, feutrée, une voix faite pour les chapelles ardentes. « Norbert Trémon, des pompes funèbres.
Pardonnez mon intrusion. » « Monsieur Trémon », ai-je dit en posant mon tournevis très lentement pour cacher le tremblement de ma main. « Que puis-je pour vous ? » Il s’est avancé, afin de regarder les horloges de la vitrine avec un intérêt poli.
« Je passais dans le village. J’avais entendu dire que vous étiez le meilleur horloger de la région, et je voulais vous confier une pendule qui appartenait à ma mère. Une pièce à laquelle je tiens. » Il mentait, bien sûr.
Il était venu me voir, me jauger, regarder de près la planche qu’il comptait bientôt clouer. Voir si le vieux tenait bon, si le vieux ne se doutait de rien, si le vieux serait bien au rendez-vous, docile, à la Toussaint. Alors, j’ai fait la chose la plus difficile de ma vie. J’ai souri, j’ai parlé de pendules, j’ai joué le vieil homme flatté qu’on vienne le consulter, un peu bavard, un peu lent, inoffensif.
Je lui ai parlé de mouvements, de balanciers, d’entretien, avec l’entrain d’un artisan content de son art. Et pendant tout ce temps, mon cœur cognait à me rompre les côtes, et une seule pensée tournait dans ma tête : cet homme, en face de moi, qui sourit et parle de la pendule de sa mère, est celui qui a payé pour qu’on me pousse dans la rivière dans quinze jours. Et il faut que je lui sourie. Il faut que je lui donne le change.
Ma vie en dépend. À un moment, il m’a regardé bien en face avec ses yeux gris et m’a demandé, l’air de rien : « Vous vivez seul, monsieur Delmas ? À votre âge, ce n’est pas trop lourd, la solitude ? On m’a dit que vous aviez un fils.
» Le piège était dans la question. Il voulait voir si je parlerais de Bruno, si je sentais quelque chose. J’ai répondu du ton un peu triste et résigné du vieux esseulé qu’il voulait que je sois. « Oui, un fils.
Mais vous savez ce que c’est, les enfants aujourd’hui ? Ils ont leur vie, leurs soucis. On ne les voit guère. Je ne me plains pas, j’ai mes horloges, elles me tiennent compagnie.
» J’ai eu un petit rire résigné. « Elles, au moins, elles ne m’oublient pas. » Quelque chose a passé dans ses yeux. De la satisfaction.
Il tenait exactement ce qu’il voulait : un vieil homme seul, résigné, oublié, sans méfiance, mûr pour la cueillette. Il a hoché la tête avec une compassion feinte. « La solitude des anciens, oui, c’est une bien triste chose. » Puis il a promis de me rapporter la pendule de sa mère un de ces jours.
Il m’a serré la main, une main sèche et froide, que j’ai serrée en priant qu’il ne sente pas la mienne, moite. Et il est reparti. La clochette a tinté, et il a disparu. Je suis resté immobile un long moment, puis mes jambes ont flanché et j’ai dû m’asseoir.
J’ai attendu d’être sûr qu’il était loin, et j’ai été malade, penché au-dessus de mon évier. La comédie m’avait écouté toutes mes forces, mais je l’avais tenue. Le vieux fossoyeur m’avait dit : « Faites l’homme tranquille. » J’avais fait l’homme tranquille face à mon propre assassin dans ma propre boutique.
Quand j’ai raconté la scène à Raymond ce soir-là, il est devenu blême. Puis il a posé sa main sur mon bras. « Firmin, tu as un sang-froid que je n’aurais pas eu. Tu tiens le coup mieux qu’un flic en planque.
» « Non, ai-je dit. Je tiens le coup parce que je pense à Lucy. Un homme qui a une petite fille à protéger trouve du courage là où il n’en a pas. »
Il fallait que je voie Sabine.
Non seulement parce qu’elle savait des choses, mais parce que si l’on devait tendre un piège à la Toussaint, il fallait mettre Lucy complètement à l’abri, hors de toute portée, quoi qu’il arrive. Et parce que, je l’avoue, mon vieux cœur avait besoin de savoir que ma petite-fille allait bien. Mercier a organisé la rencontre avec mille précautions, un après-midi dans une ville voisine, loin de Saint-Élois, dans l’arrière-salle d’un café où personne ne nous connaissait. Quand Sabine est entrée, je ne l’avais pas vue depuis deux ans.
Elle avait maigri, vieilli, avec des cernes de femme qui ne dort plus. En me voyant, elle a porté la main à sa bouche et ses yeux se sont emplis de larmes. « Firmin, mon Dieu, Firmin. Vous êtes vivant.
Vous allez bien. » Elle s’est effondrée sur une chaise. « J’avais si peur. J’avais si peur qu’il soit déjà trop tard.
» Elle m’a tout raconté en pleurant à moitié. Comment, un an plus tôt, elle avait vu Bruno changer, devenir nerveux, secret, absent. Comment il avait commencé à fréquenter Trémon, cet homme qu’elle n’avait jamais pu sentir. Comment elle avait surpris un soir une conversation téléphonique où il était question du vieux, du moulin, de l’assurance, d’attendre le bon moment.
Comment elle avait fouillé, trouvé des papiers, une police d’assurance à mon nom qu’elle savait que je n’avais pas signée. Quand elle avait confronté Bruno, il s’était emporté, avait nié, puis l’avait suppliée de « ne pas se mêler de ça, c’est plus grave que tu crois, ces gens-là ne rigolent pas ! » Cette phrase l’avait glacée. « J’ai compris que Bruno était pris dans quelque chose de trop grand pour lui, a-t-elle dit, qu’il avait peur, que ceux à qui il devait de l’argent le tenaient.
Et j’ai eu peur pour Lucy. Peur qu’il se serve d’elle pour faire pression sur Bruno, ou pire. Alors j’ai fait mes valises, j’ai pris ma fille et je suis partie loin, sans laisser d’adresse. J’ai coupé les ponts avec tout le monde, même avec vous, Firmin.
Et ça m’a déchiré le cœur, parce que je savais combien Lucy vous aimait, combien vous l’aimiez. Mais je ne savais pas à qui me fier. Si j’étais venue vous prévenir et qu’il l’avait su, vous étiez un homme mort tout de suite. Alors, j’ai fait la seule chose que je pouvais : protéger Lucy et attendre, en priant pour qu’il ne vous arrive rien.
» J’ai pris ses mains par-dessus la table. « Tu as bien fait, Sabine. Tu as fait exactement ce qu’il fallait. Tu as protégé la petite.
C’est tout ce qui compte. Comment va-t-elle ? » Le visage de Sabine s’est éclairé un peu malgré les larmes. « Elle va bien.
Elle est courageuse, comme sa grand-mère. Elle demande souvent de vos nouvelles. Elle garde toujours la vieille montre de gousset que vous lui aviez donnée, vous savez, celle qui ne marche pas. Elle dit qu’elle la réparera quand elle sera grande, avec papi.
» Sa voix s’est brisée. Avant que nous nous quittions ce jour-là, Sabine a sorti de son sac une feuille pliée en quatre qu’elle m’a tendue avec un sourire ému. « Lucy voulait que je vous donne ça. Elle l’a fait pour vous il y a quelques semaines, sans savoir qu’on se verrait.
» Je l’ai dépliée. C’était un dessin d’enfant, maladroit et magnifique. Une grande horloge avec deux personnages à côté, un grand et un petit qui se tiennent la main. En haut, en lettres appliquées de travers, elle avait écrit : « Papi et moi, on répare le temps.
» J’ai dû détourner la tête pour cacher mes larmes. Cette feuille, je l’ai gardée. Elle est aujourd’hui encadrée au-dessus de mon établi, à côté de la photo de Colette. Les deux femmes de ma vie qui voyaient les âmes, et une petite fille qui apprenait déjà à voir.
C’est pour ce dessin, autant que pour tout le reste, que j’ai trouvé le courage de descendre le chemin du moulin quelques semaines plus tard. Nous avons parlé longtemps, Sabine et moi. Je lui ai expliqué où nous en étions, Raymond, Mercier, le plan, la Toussaint, le piège que nous allions tendre. Elle a blêmi en apprenant que je comptais servir d’appât.
« C’est de la folie, Firmin. Et Bruno, dans tout ça ? » Et c’est là que nous avons abordé la question qui me tordait les entrailles depuis le début. Bruno, mon fils, coupable, oui, mais dupe aussi, et menacé, et destiné à porter le chapeau.
Fallait-il le laisser tomber avec les autres, ou fallait-il tenter de le sauver de lui-même ? « Je ne peux pas le laisser sombrer sans rien tenter, ai-je dit. C’est mon fils, Sabine. Il a fait le mal.
Il devra en répondre. Je ne demande pas qu’on l’excuse. Mais je ne veux pas qu’il devienne un assassin. Je ne veux pas qu’il porte toute sa vie le poids de la mort de son père et qu’il finisse en prison pour un crime dont un autre a tiré les ficelles.
Il faut lui donner une chance de choisir le bon côté. Une seule. » Sabine m’a longuement regardé. « Vous êtes trop bon, Firmin, après ce qu’il a fait.
» « Non, ai-je dit. Pas trop bon. Père. Ce n’est pas la même chose.
Un père répare ce qui peut encore l’être, même quand tout le monde a jeté la pièce à la poubelle. C’est mon métier depuis cinquante ans, tu sais. On m’apporte des mécaniques que tout le monde croit mortes. La plupart du temps, elles ne le sont pas.
Il reste presque toujours quelque chose à sauver, si l’on a la patience de chercher le bon rouage. Je vais chercher le bon rouage dans mon fils. Et s’il n’y en a plus, au moins j’aurai cherché. » Mercier était d’abord contre.
Trop risqué, disait-il. Si je parlais à mon fils et qu’il courait tout raconter à Trémon, tout était fichu, et je serais en danger immédiat. Mais Raymond, qui connaissait les hommes, a plaidé mon idée : « Firmin a raison sur un point. Le fils est le maillon faible.
S’il bascule de notre côté, c’est un témoin en or, quelqu’un de l’intérieur. Et s’il refuse, au moins, on saura à quoi s’en tenir. » Finalement, Mercier a accepté, à une condition : que la rencontre soit surveillée discrètement et qu’au moindre signe de danger, ils interviennent. J’ai fait venir Bruno à Saint-Élois sous un prétexte.
Je lui ai dit au téléphone que je ne me sentais pas très bien ces temps-ci, que je voulais parler avec lui de mes affaires, de l’avenir, au cas où. Ces mots-là, « au cas où », je les ai lâchés exprès. J’ai entendu à l’autre bout du fil un silence. Puis Bruno a dit, d’une voix un peu trop empressée : « Bien sûr, papa.
J’arrive dimanche. On va mettre tout ça au clair. » Il croyait, le pauvre, que le fruit tombait tout seul. Il est venu le dimanche.
Nous nous sommes assis dans la salle à manger, sous la grande comtoise qui de nouveau battait. Tic-tac. Je lui avais préparé un café. Je l’ai regardé, mon fils, ce visage que j’aimais, marqué par l’angoisse, les traits tirés, le regard fuyant d’un homme qui ne dort plus.
Et j’ai eu, malgré tout, une immense vague de tendresse. On n’arrête pas d’aimer son enfant parce qu’il est devenu mauvais. On l’aime autrement, avec plus de douleur. Voilà tout.
J’ai décidé de ne pas ruser. Un horloger, quand le mécanisme est trop abîmé, ne tourne pas autour. Il ouvre franchement le boîtier. « Bruno, je sais pour la tombe.
» Il a blêmi. Sa tasse s’est arrêtée à mi-chemin de ses lèvres. « Quoi ? Quelle tombe ?
Papa, qu’est-ce que tu… » « Ma tombe, Bruno. Au cimetière, creusée depuis deux mois. La pierre commandée, payée par toi.
Le fossoyeur me l’a montrée sur son registre. Ton nom est sur le bon de commande, mon fils, de ta main. » Le silence qui a suivi a duré une éternité. J’entendais le tic-tac de la comtoise et le souffle court de Bruno.
Son visage s’est décomposé morceau par morceau, comme un vernis qui se craquelle. Il a posé sa tasse, ses mains tremblaient. « Papa, je peux t’expliquer… Ce n’est pas…
» « Ne t’explique pas. Pas à moi. Pas maintenant. J’ai passé ma vie à regarder à l’intérieur des choses.
Je sais quand un mécanisme est faussé. Alors, dis-moi la vérité pour une fois, toute la vérité. Et je te promets de t’écouter jusqu’au bout sans t’interrompre. » Alors, il a craqué.
Il s’est mis à pleurer, un homme de quarante-quatre ans, le visage dans les mains, secoué de sanglots comme un petit garçon. Et il a tout dit. Les dettes, le jeu, le gouffre, les créanciers qui menaçaient, qui l’avaient tabassé une fois dans un parking, qui parlaient de s’en prendre à sa famille. Et puis Trémon, apparu comme un sauveur.
Trémon qui lui avait dit : « Ton père est vieux, il est seul, il a des biens. Un jour ou l’autre, il partira. Prépare-toi intelligemment, et le jour où ça arrivera, au lieu de te retrouver le bec dans l’eau, tu seras à l’abri. Tes dettes effacées.
Une assurance, un peu de paperasse à l’avance, rien de méchant. On anticipe, c’est tout. Tout le monde fait ça. » Comment cela avait commencé.
Comment un des créanciers à qui il devait de l’argent l’avait présenté à Trémon, un soir, dans un bureau feutré des pompes funèbres, entre deux cercueils d’exposition. Comment Trémon l’avait écouté, compréhensif, paternel, en lui servant un verre, et lui avait dit qu’il voyait beaucoup de familles dans la détresse et qu’il aidait quand il le pouvait. Comment, petit à petit, sur plusieurs rendez-vous, il l’avait ferré. D’abord l’assurance, une simple précaution.
Puis la concession, pour ne pas avoir à y penser dans la douleur, le moment venu. Chaque étape présentée comme raisonnable, prévoyante, presque aimante. Et Bruno, aux abois, la corde au cou, s’était laissé glisser d’une petite lâcheté à une plus grande, sans jamais voir, ou sans jamais vouloir voir, vers quel gouffre on le menait. Il s’était raccroché à ces mots, il s’était menti à lui-même.
Il avait signé l’assurance, payé la concession, en se répétant que ce n’était que de l’anticipation, que son père partirait de sa belle mort un jour, et que lui ne faisait qu’organiser la prévoyance. « Je te jure, papa, a-t-il hoqueté, je jure sur la tête de Lucy que je n’ai jamais, jamais voulu qu’on te fasse du mal. Dans ma tête, c’était… c’était juste des papiers.
Je me disais que tu vivrais encore dix ans, vingt ans, et qu’un jour, quand tu partirais naturellement, tout serait en ordre et je serais sauvé. Je sais que c’est ignoble. Je sais que c’est monstrueux d’avoir seulement pensé ça, de préparer ça de ton vivant. Mais je te jure que jamais je n’ai imaginé qu’on voulait…
» Il ne pouvait pas dire le mot. Alors, je l’ai dit pour lui, doucement : « … qu’on voulait me tuer. » Il a relevé la tête, le visage ravagé, et il m’a regardé avec une horreur qui, à elle seule, m’a prouvé qu’il disait vrai.
« Non, non, papa, ce n’est pas… personne ne veut te… C’est juste de l’argent. C’est juste…
» « Écoute-moi, Bruno. » Et là, lentement, sans rien lui épargner, je lui ai raconté ce que nous savions. La date. La Toussaint.
Le moulin. L’accident préparé, la chute, la noyade sur ce chemin désert où tout le village savait que j’allais seul ce jour-là. Le certificat prêt à être signé. Et le rôle qu’on lui réservait, à lui, Bruno : celui du coupable idéal.
Le fils endetté, bénéficiaire de l’assurance, qui avait payé la concession de sa main, celui vers qui tous les soupçons se tourneraient si jamais l’affaire éclatait. « Trémon ne te sauve pas, Bruno. Trémon t’utilise. Il compte me faire tuer, encaisser, et te laisser porter le chapeau.
Tu ne creuses pas seulement ma tombe, mon fils. Tu creuses la tienne. » Je n’oublierai jamais son visage à cet instant. C’était le visage d’un homme qui, tout à coup, voit l’abîme au bord duquel il marchait en sifflant.
Il est devenu livide, puis vert, et j’ai cru qu’il allait vomir. Dans ses yeux, je voyais que tout se remettait en place. Les phrases de Trémon. « Le bon moment.
» « Ces gens-là ne rigolent pas. » Les regards, les silences. Tout ce qu’il s’était refusé à comprendre lui explosait au visage d’un coup. Il est tombé à genoux devant ma chaise, comme quand il était petit.
« Papa, qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que j’ai fait ? » J’ai posé ma main sur sa tête, sur ses cheveux où perçaient déjà des fils gris. « Ce qui est fait est fait, Bruno.
On ne remonte pas le temps, croisant un horloger. Mais on peut encore décider de la suite. Tu as le choix, maintenant, à cette seconde précise. Tu peux continuer, fermer les yeux, laisser faire, et devenir pour toujours l’homme qui a laissé assassiner son père.
Ou tu peux te relever et nous aider à arrêter ces gens. Ce ne sera pas gratuit. Tu répondras de ce que tu as fait devant la justice. Je ne peux pas t’éviter ça, et je ne te le promets pas.
Mais tu ne seras pas un assassin. Et un jour, peut-être, tu pourras regarder ta fille dans les yeux. Alors, qu’est-ce que tu choisis ? » Il a levé vers moi un visage inondé de larmes.
Et dans ce visage, sous la ruine, j’ai revu, l’espace d’un instant, le petit garçon sur le tabouret de l’atelier. « Je vais vous aider, a-t-il dit d’une voix brisée. Dis-moi quoi faire, papa. Je vais tout faire pour te sauver, et pour…
pour redevenir quelqu’un que Lucy pourra regarder. » Le bon rouage, il en restait un. Abîmé, tordu, mais vivant. Il en restait un.
Ramener Bruno de notre côté a tout changé. Nous avions désormais un homme à l’intérieur. Mercier était méfiant, mais Raymond a su l’encadrer, et moi, je répondais de mon fils comme on répond d’une pièce qu’on a soi-même remontée. Le plan de Mercier était simple dans son principe, délicat dans son exécution.
Il fallait obtenir la preuve que Trémon, et pas seulement Bruno, était derrière tout cela, et surtout la preuve de l’intention criminelle, du projet d’accident. Une escroquerie à l’assurance aurait envoyé Bruno en prison. Il fallait autre chose pour faire tomber l’araignée. Il fallait entendre Trémon dire de sa propre bouche ce qu’il comptait faire.
Alors Bruno, encadré par les gendarmes, a joué son rôle une dernière fois. Il est allé voir Trémon quelques jours avant la Toussaint, en se plaignant d’être à cran, en demandant comment ça allait se passer concrètement, en jouant l’homme aux abois qui a besoin d’être rassuré sur les détails. Et Trémon, trop sûr de lui, tenant son pion pour définitif, a parlé. Il a expliqué le moulin, la Toussaint, le moment où le vieux serait seul au bord de l’eau, l’homme qui s’en chargerait, un de ses hommes de main, un des créanciers à qui Bruno devait de l’argent, justement.
Deux dettes réglées d’un coup. La chute. La noyade. Le certificat, qu’il ferait signer par un médecin compréhensif.
Il a tout dit, de sa voix onctueuse de marchand de deuil, comme on explique l’organisation d’une cérémonie. Ce que Trémon ne savait pas, c’est que chaque mot était enregistré. Bruno portait, cousu dans sa veste, un petit micro que les gendarmes lui avaient confié. Mon fils, qui tremblait de tous ses membres, m’a raconté après qu’il avait cru mourir cent fois pendant cette conversation, persuadé que Trémon allait deviner, entendre son cœur cogner.
Mais il a tenu. Pour la première fois de sa vie, peut-être, Bruno a tenu bon jusqu’au bout d’une chose difficile. Et il en est ressorti avec de quoi envoyer Norbert Trémon en prison pour très longtemps. Le soir de cette conversation enregistrée, Bruno est venu chez moi en cachette, comme convenu, pour rendre le matériel au gendarme.
Il était livide, en sueur, vidé. Il s’est laissé tomber sur une chaise de ma cuisine et est resté un long moment sans parler, les mains tremblantes autour d’une tasse de tilleul que je lui avais préparée. Puis il a dit d’une voix blanche : « Papa, je l’ai entendu de mes oreilles. Il parlait de te…
de ta mort, comme on parle de commander du bois pour un cercueil. Sans un frisson. Et pendant tout ce temps, je pensais : c’est moi qui ai amené cet homme dans la vie de mon père. C’est moi qui ai ouvert la porte.
» Il a levé vers moi un regard que je ne lui avais jamais vu. Un regard nu, sans masque. « Comment tu peux encore me laisser entrer chez toi, papa ? Comment tu peux me préparer une tisane, après ce que j’ai fait ?
» Je me suis assis en face de lui. J’ai réfléchi à la vraie réponse, celle qui ne mentait pas. « Parce que tu es là, ce soir, à trembler de honte dans ma cuisine, au lieu d’être ailleurs à compter l’argent de ma mort. Voilà pourquoi.
Un homme se juge à l’instant du choix. Le tien, tu l’as fait il y a quelques jours, quand tu as accepté de porter ce micro au risque de ta peau. Ce que tu étais avant ce choix, la justice s’en occupera. Et c’est normal.
Ce que tu es depuis ce choix, c’est mon fils qui essaie de réparer. Et un fils qui essaie de réparer, on lui prépare une tisane. On ne lui ferme pas la porte au nez. Sinon, à quoi bon tout ce que je t’ai appris à l’établi ?
» Il a baissé la tête et il a pleuré en silence dans ma cuisine, comme il avait pleuré le jour où il avait laissé tomber la pendule à huit ans. J’ai posé ma main sur la sienne, sur la table, entre les deux tasses de tilleul qui fumaient. Nous n’avons rien dit de plus. Il n’y avait rien à ajouter.
Deux hommes brisés, un père et un fils, réunis une dernière fois avant l’épreuve autour d’une table, dans le tic-tac. C’était peu. C’était beaucoup. C’était tout ce qui nous restait.
« C’est du solide », a dit Mercier en écoutant l’enregistrement, le visage sombre et satisfait à la fois. « Préméditation, désignation de la victime, désignation de l’exécutant, mobile financier. Avec ça et le reste, je le tiens. Mais il faut aller jusqu’au bout.
Il faut le flagrant délit. Il faut qu’ils viennent, le jour, au moulin, pour commettre leur crime, et qu’ils nous y trouvent. » C’est ainsi que fut décidée la mise en scène de la Toussaint. Le plan : je ferais tout comme chaque année.
Je monterais au cimetière fleurir Colette, à la vue de tous. Puis je descendrai seul au moulin de la Roque par le chemin désert, comme le village entier savait que je le faisais. Sauf que le moulin et ses abords seraient truffés de gendarmes cachés, en position depuis l’aube. L’homme de main de Trémon viendrait pour son sinistre travail, et au lieu d’un vieil horloger sans défense, il tomberait sur l’adjudant Mercier et ses hommes.
Dans le même temps, aux premières lueurs de l’action, d’autres gendarmes cueilleraient Trémon, l’assureur Barrière et le médecin complice. « C’est dangereux, m’a répété Mercier pour la dernière fois. Vous serez exposé quelques minutes, le temps que l’homme approche et se démasque. Nous serons là, tout près, mais il peut toujours y avoir un imprévu.
Vous êtes sûr, monsieur Delmas ? Il est encore temps de renoncer. » J’ai regardé par la fenêtre le clocher de Saint-Élois, et plus haut, la ligne sombre des cyprès du cimetière où m’attendait un trou creusé à mon nom. « Adjudant, ai-je dit, j’ai soixante-douze ans.
J’ai eu une belle vie. Une femme que j’ai aimée, un métier qui avait du sens, un village qui est le mien. La seule chose que je ne supporterai pas, c’est de m’éteindre en sachant que j’ai laissé une main entrer dans l’horloge sans rien faire. Alors, non.
Je ne renonce pas. Demain, j’irai au moulin, et nous verrons bien qui de nous deux finit dans le trou. »
La nuit précédant la Toussaint a été longue. Je ne dormais pas.
J’étais assis dans la salle à manger, sous la comtoise de Colette qui battait doucement dans le noir, et je regardais par la fenêtre les étoiles froides au-dessus des toits de Saint-Élois. Tout était prêt. Les hommes seraient en position dès l’aube, cachés autour du moulin. Je connaissais mon rôle par cœur.
Monter au cimetière, fleurir Colette, redescendre, prendre le chemin de la Roque, m’arrêter au bord de l’eau et attendre. Ne pas me retourner. Laisser l’homme approcher, se démasquer, poser la main. Faire confiance aux gendarmes pour le reste.
Quelques secondes, avait dit Mercier. Quelques secondes où vous serez vraiment exposé. Après, on prend le relais. À mon âge, on sait ce que peuvent contenir quelques secondes.
Vers minuit, on a frappé doucement à ma porte de derrière. C’était Aimé, le fossoyeur, sa casquette à la main, mal à l’aise. Il n’était jamais venu chez moi. Il est entré, s’est assis au bord d’une chaise, a refusé le verre que je lui offrais.
Puis il a fini par dire ce qu’il était venu dire. « Monsieur Delmas, je voulais vous voir avant demain. Parce que demain, si les choses tournent mal, je ne me le pardonnerai pas. » Il tordait sa casquette dans ses grosses mains.
« J’ai déjà un mort sur la conscience, avec le vieux Combe. Je ne veux pas en avoir deux. Alors, je voulais vous dire : renoncez, si vous voulez. Personne ne vous en voudra.
On trouvera un autre moyen. Vous n’êtes pas obligé de descendre ce chemin, demain. » J’ai regardé ce vieil homme rude, ce taiseux qui avait passé sa vie à creuser des trous pour les autres et qui, ce soir, tremblait pour moi. Et j’ai été touché au plus profond.
« Aimé, ai-je dit, vous n’avez pas de mort sur la conscience. Vous aviez un silence sur la conscience, et vous l’avez rompu. C’est vous qui m’avez sauvé en parlant, ce dimanche-là, au cimetière. Sans vous, je serais déjà dans ce trou, et personne ne saurait rien.
Alors, demain, je descends ce chemin. Et c’est en partie grâce à vous que je le descends les yeux ouverts, au lieu de m’y faire pousser à l’aveugle. Le vieux Combe, là où il est, doit vous bénir. Parce qu’à travers moi, c’est un peu de justice qui va lui être rendue, à lui aussi.
» Il a baissé la tête. Ses épaules ont tressaillit. Ce grand gaillard pleurait en silence dans ma cuisine à minuit, la veille de la Toussaint. Puis il s’est levé, a remis sa casquette et a dit d’une voix bourrue : « Je serai là-haut, demain, avec ma pelle, comme d’habitude.
Personne ne se méfiera du fossoyeur. Et je garderai l’œil. S’il y a un pépin, je ne resterai pas les bras croisés, cette fois. Foi d’Aimé.
» Il m’a serré la main, une poignée de main d’homme, franche, terreuse, et il est reparti dans la nuit. Resté seul, je me suis approché de la comtoise. J’ai posé la main sur le boîtier tiède et j’ai parlé à Colette comme je le faisais souvent. « Tu vois, ma Colette, ce que ton horloger s’apprête à faire : soixante-douze ans, servir d’appât à un assassin au bord de notre moulin.
Tu me dirais que je suis fou. Tu me tirerais par la manche. Tu me dirais : Firmin, laisse la police faire son travail. » J’ai souri dans le noir.
« Mais tu sais bien que je ne peux pas. Toi, tu voyais les âmes. Moi, je ne sais qu’une chose. Quand une horloge est déréglée par une main mauvaise, il faut ouvrir le boîtier et retirer la main, même si l’on risque de se pincer les doigts.
C’est mon métier. C’est peut-être même la seule chose que je sais faire vraiment. Alors demain, je vais réparer une dernière grande horloge : celle de la justice, dans ce coin de pays. Guide mon regard comme autrefois.
Et si les choses tournent mal, eh bien, je viendrai te rejoindre dans la fosse, à côté de la tienne. Ce ne serait pas la pire fin, remarque. Dormir enfin près de toi. » Le balancier a continué son va-et-vient patient.
Tic-tac, tic-tac. Comme un cœur. Comme une promesse. Et à un moment, entre deux battements, il m’a semblé, mais c’est un vieux fou qui parle, il m’a semblé entendre la voix de Colette tout au fond de moi : « Vas-y, mon horloger.
Je tiens la lampe. » Je me suis endormi dans mon fauteuil sous l’horloge, et pour la première fois depuis des semaines, j’ai dormi sans cauchemar. Le premier novembre s’est levé sur un ciel bas et gris, avec ce froid humide du Périgord qui vous entre dans les os. Le jour des morts.
Le jour qu’ils avaient choisi pour faire de moi un mort. Je me suis habillé avec soin, comme chaque année. Mon costume sombre, mon chapeau, mon écharpe. J’ai pris le bouquet de chrysanthèmes que j’avais acheté la veille, et avant de sortir, je suis resté un instant devant la grande comtoise de Colette.
Elle battait. Tic-tac. J’ai posé la main sur le boîtier tiède, comme on pose la main sur une épaule. « Aujourd’hui, ma Colette, je vais avoir besoin de ton regard.
Toi qui voyais les âmes, guide le mien. » Puis je suis sorti. J’ai monté le chemin du cimetière lentement, comme un vieil homme fatigué. Le village était dehors ce jour-là.
On se croisait dans les allées, entre les tombes fleuries. On se saluait à voix basse. Personne ne pouvait deviner ce qui se jouait. Personne ne savait que parmi les visiteurs, quelques hommes trop calmes, en manteau gris, n’étaient pas là pour leurs morts, mais pour veiller sur un vivant.
J’ai fleuri la tombe de Colette. J’ai nettoyé la pierre, changé les fleurs, arrangé la petite horloge gravée dont les aiguilles marquent l’heure de son départ. Et juste à côté, à un pas, il y avait la fosse. Ma fosse.
Numéro quarante-sept, béante, prête, avec son tas de terre fraîche recouvert d’une bâche. Aimé avait fait, comme on le lui avait ordonné, un travail impeccable. J’ai regardé ce trou noir qui m’attendait à côté de ma femme, et j’ai eu un frisson qui n’était pas de froid. Puis j’ai vu Aimé, un peu plus loin, appuyé sur sa pelle, qui me regardait.
Il a ôté sa casquette et l’a tenue contre sa poitrine. Un geste de respect. Et de courage. Le vieux fossoyeur, lui aussi, tenait son poste dans le piège.
C’est lui qui avait prévenu Mercier de la disposition exacte des lieux, des accès, des recoins. Sans son courage, rien de tout cela n’aurait été possible. Puis, comme chaque Toussaint, je suis redescendu du cimetière et j’ai pris le chemin du moulin. Le chemin de la Roque descend entre deux talus, à travers bois, jusqu’à la rivière.
En novembre, il est désert, tapissé de feuilles mortes, bordé de ronces. Les arbres nus laissaient passer une lumière grise. On entendait que le bruit de mes pas et, plus bas, le murmure de l’eau sur la vieille roue à demi ruinée. Un endroit magnifique et solitaire.
L’endroit parfait pour un accident. L’endroit parfait pour un meurtre. Je savais que les gendarmes étaient là, partout autour de moi, cachés dans les fourrés, derrière les murs du moulin, tapis depuis l’aube dans le froid. Mercier me l’avait juré.
Mais je ne les voyais pas. Je ne voyais que le chemin, la rivière, les arbres nus. Et à mesure que j’approchais du moulin, mon cœur, mon bon cœur d’homme de cinquante ans, comme disait mon médecin, cognait de plus en plus fort. Parce qu’un plan sur le papier, c’est une belle mécanique.
Mais quand on est le vieil homme seul sur le chemin, l’appât au bout de l’hameçon, on se sent terriblement, terriblement vulnérable. À chaque pas, une voix en moi hurlait de faire demi-tour. À quoi joues-tu, vieux fou ? Tu as soixante-douze ans, tu descends volontairement vers l’endroit où l’on veut te tuer.
Et si les gendarmes s’étaient trompés d’une minute ? Et si l’homme frappait plus vite qu’ils ne pouvaient réagir ? Un vieux corps ne se rattrape pas comme un jeune. Un vieux corps, une fois dans l’eau froide, ne remonte pas.
Je pensais à toutes ces choses, et pourtant mes pieds continuaient d’avancer, l’un devant l’autre, dans les feuilles mortes. Parce qu’il y a des moments où l’on cesse d’écouter la peur, non parce qu’on est brave, mais parce qu’on a compris qu’il n’y a pas d’autre chemin que celui qui traverse. On ne répare pas une horloge en refermant le boîtier. Il faut y mettre les mains, au risque de se blesser.
J’ai pensé à Lucy et à sa montre de gousset. J’ai pensé à Colette, à sa lampe. J’ai pensé au vieux Combe, que personne n’avait vengé. Et j’ai continué à descendre.
Je suis arrivé près du moulin. Je me suis approché de la berge, à l’endroit où les pierres plates descendent vers l’eau, glissantes sous la mousse. L’endroit précisément où j’étais censé tomber. Je me suis arrêté là, face à la rivière, comme chaque année, et j’ai fait semblant de me recueillir, le bouquet à la main.
J’ai attendu, le cœur battant, le murmure de l’eau, le froid, la tente. Et puis j’ai entendu derrière moi un pas dans les feuilles mortes. Un pas prudent. Un pas qui se voulait silencieux.
Je n’ai pas bougé. Je n’ai pas osé me retourner. Chaque fibre de mon vieux corps hurlait de fuir. Mais je devais tenir.
Tenir jusqu’à ce que l’homme se démasque. Tenir pour que le flagrant délit soit incontestable. Le pas s’est rapproché. Une, deux, trois foulées feutrées.
J’ai senti une présence tout près, dans mon dos. Une ombre. Une respiration. Et une voix d’homme, basse, presque douce, a murmuré : « Attention, monsieur Delmas.
C’est glissant par ici. On a vite fait de tomber. » J’ai senti une main se poser sur mon épaule pour me pousser. Alors, le cri de Mercier a déchiré le silence.
Tout a explosé d’un coup. Des hommes ont surgi des fourrés, des murs, de derrière la roue du moulin, en criant : « Gendarmerie ! Ne bougez plus ! » La main sur mon épaule s’est crispée une seconde.
J’ai cru, l’espace d’un éclair, qu’il allait me précipiter dans l’eau par pur réflexe. Puis un poids énorme m’a écarté sur le côté tandis qu’on plaquait l’homme au sol. Je suis tombé dans les feuilles mortes, sur le talus, sonné, le bouquet éparpillé autour de moi. Et quand j’ai relevé la tête, j’ai vu, à un mètre de moi, plaqué contre la terre par deux gendarmes, le visage tordu de rage et de stupeur, l’homme qu’on avait envoyé me tuer.
Un grand type massif, un de ces créanciers à qui mon fils devait de l’argent. Il hurlait, il se débattait, il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il était venu combler une tombe. Il tombait dans un piège.
Mercier s’est agenouillé près de moi. « Ça va, monsieur Delmas ? Vous n’êtes pas blessé ? » J’ai fait signe que non, le souffle coupé, incapable de parler.
Il m’a aidé à m’asseoir. Autour de nous, c’était l’agitation, les menottes, les ordres, les radios qui grésillaient. Et Mercier m’a dit avec un pauvre sourire : « C’est fini, pour lui. Et à cette heure-ci, mes collègues sont en train de cueillir Trémon chez lui, Barrière à son bureau, et le médecin.
On les ramasse tous ensemble. Filet complet. » Il a posé sa main sur mon épaule. La même épaule où, quelques secondes plus tôt, une main d’assassin s’était posée.
« Vous avez été courageux, monsieur Delmas. Terriblement courageux. » C’est fini. Fini.
J’ai regardé la rivière, l’eau grise qui coulait, indifférente, sur les pierres où j’aurais dû mourir. J’étais vivant. Bien vivant. Assis dans les feuilles mortes, un jour de Toussaint, avec, au-dessus de moi, sous les cyprès, une tombe creusée à mon nom qui resterait vide.
On m’a aidé à me relever. J’avais les jambes en coton, les mains qui tremblaient, mais je tenais debout. Un gendarme m’a apporté un thermos de café chaud, et j’ai bu à petites gorgées, incapable de parler, pendant qu’autour de moi l’affaire se déroulait avec l’efficacité tranquille des professionnels. Les constatations, les scellés, les radios qui crachotaient les nouvelles des autres arrestations.
Trémon pris. Barrière pris. Le médecin pris. Un à un, les rouages de la machine tombaient.
À un moment, Mercier a tendu son téléphone. « Il y a quelqu’un qui a besoin de vous entendre, monsieur Delmas. » C’était Sabine. Elle attendait à des kilomètres de là avec Lucy, morte d’inquiétude, sachant que ce jour était le jour.
J’ai porté l’appareil à mon oreille et j’ai entendu sa voix nouée. « Firmin ! Firmin, c’est vous ? Dites-moi que c’est vous.
» Et j’ai réussi à articuler, la gorge serrée : « C’est moi, Sabine. C’est bien moi. Je suis vivant. C’est fini.
Ils sont tous pris. » J’ai entendu à l’autre bout un sanglot, puis des mots que je n’oublierai jamais. Elle a dû éloigner un peu le téléphone, et j’ai entendu une petite voix au loin demander : « C’est papi ? C’est papi au téléphone ?
» Et Sabine qui répondait, en pleurant et en riant à la fois : « Oui, ma chérie. C’est Papi. Papi va très bien. » Assis dans les feuilles mortes au bord de la rivière où l’on avait voulu me noyer, j’ai pleuré comme un enfant en entendant la voix de ma petite-fille de l’autre côté de la France.
Vivant. J’étais vivant, et Lucy savait que papi allait bien. Il n’y a pas de plus beau bruit au monde, crois-moi, que la voix d’un enfant qui demande de vos nouvelles quand on a passé des mois à se croire déjà mort. Avant de rentrer chez moi, il y a eu un moment que je n’oublierai jamais.
Alors qu’on emmenait l’homme de main menotté vers un fourgon garé sur le chemin, une autre voiture est arrivée. Mercier, qui recevait les informations par radio, m’a dit : « Ils ont pris Trémon. Ils le ramènent par ici avant de le conduire à la brigade. Vous n’êtes pas obligé de le voir, monsieur Delmas.
Mais si vous le souhaitez… » Je l’ai souhaité. Je ne saurais pas tout à fait dire pourquoi. Peut-être parce qu’un homme qui a vécu deux mois avec sa propre tombe ouverte a le droit de regarder en face celui qui l’avait creusée.
Je me suis levé, appuyé sur le bras d’un gendarme, et je suis remonté jusqu’au chemin. Ils ont fait descendre Trémon de la voiture, menottes aux poignets. Il n’avait plus rien de l’homme onctueux qui était venu quinze jours plus tôt me parler de la pendule de sa mère dans ma boutique. Le vernis avait sauté.
Sous le vernis, il y avait exactement ce que Colette avait vu quatre ans plus tôt. Un homme aux yeux gris, froids, sans fond. Il m’a aperçu et, au lieu de baisser la tête, au lieu de la moindre honte, il m’a regardé avec une sorte de mépris agacé, comme un artisan contrarié qu’un ouvrage lui ait résisté. « Vous, a-t-il dit d’une voix basse, presque étonnée, comment avez-vous su ?
» Je l’ai regardé, ce marchand de mort, cet homme qui avait fait de la fin des vieux un commerce. Et je lui ai répondu la seule chose vraie : « Une horloge ne s’arrête jamais toute seule, monsieur Trémon. Vous avez mis votre main dans la mienne. Et un horloger sent toujours quand une main étrangère touche à sa mécanique.
Toujours. Vous vous croyez patient, mais moi, j’ai passé cinquante ans à démonter des pièges bien plus fins que le vôtre. Vous n’étiez qu’un mauvais mouvement de plus. Bien huilé, mais mauvais.
» Il n’a rien répondu. Ses yeux gris se sont détournés. On l’a fait remonter dans la voiture, et il a disparu. Je ne l’ai revu qu’au procès.
Mais sur ce chemin, dans le froid de la Toussaint, j’ai compris quelque chose. Ces hommes-là, les Trémon, misent tout sur une chose : que les vieux soient seuls, résignés, éteints, déjà à moitié morts dans leur tête avant de l’être dans leur corps. Ils misent sur des horloges arrêtées. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que la mienne s’était remise à battre.
Le soir où j’avais remonté la comtoise de Colette, ce soir de chagrin et de colère, j’avais, sans le savoir, déréglé toute leur mécanique. Parce qu’un homme dont le cœur bat de nouveau n’est plus une proie. C’est un adversaire. Retiens ça, si tu ne retiens rien d’autre.
Tant que ton cœur bat, tant que tu refuses d’être une horloge arrêtée, tu n’es la proie de personne. La chute de Norbert Trémon a été un séisme dans notre coin tranquille du Périgord. Personne n’aurait imaginé que le croque-mort respecté du chef-lieu, l’homme grave et compassé qui enterrait les morts de trois cantons, était en réalité l’araignée d’un réseau qui transformait la mort des vieux en argent. L’enquête, une fois lancée pour de bon, a grossi de semaine en semaine.
Les gendarmes, avec Raymond en conseiller précieux, ont épluché les dossiers des pompes funèbres Trémon, et ils ont trouvé d’autres assurances-vie souscrites sur des personnes âgées seules peu avant leur mort, d’autres concessions payées d’avance, d’autres décès accidentels ou naturels survenus juste au bon moment, toujours gérés par la même officine, toujours suivis de ventes rapides de biens. Une traînée de vieillards effacés en silence, sur des années, parce qu’ils étaient seuls et qu’ils avaient un peu de bien. Mais il y a eu aussi une chose qui m’a bouleversé plus que tout le reste. En remontant les dossiers récents de Trémon, les gendarmes ont découvert qu’une autre concession avait été préparée.
Une autre commande, payée d’avance, pour une vieille dame d’un village voisin, une certaine madame Hospitalier, une veuve de quatre-vingts ans, seule propriétaire de quelques terres que convoitait, là encore, un proche endetté. Le mécanisme était en marche pour elle aussi. La tombe était creusée. La date, sans doute, approchait.
Mais l’arrestation de Trémon a tout stoppé net. La machine s’est arrêtée avant de la broyer. Mercier est allé voir cette dame lui-même pour l’avertir, la protéger et démonter le piège qui se refermait sur elle. Quand il me l’a raconté, j’ai pleuré.
Parce que je me suis dit : voilà à quoi tout cela aura servi. Pas seulement à me sauver, moi. Mais à sauver cette vieille dame que je ne connaissais pas, et Dieu sait combien d’autres qui seraient venues après elle dans les années à venir, si l’araignée avait continué à tisser tranquillement sa toile. Un fossoyeur qui refuse de se taire un dimanche, et c’est toute une chaîne de morts annoncées qui se brise.
Voilà ce qu’un seul acte de courage peut faire. Souviens-toi de ça, toi qui m’écoutes. Un seul. L’affaire du vieux Fernand Combe a été rouverte.
Grâce au témoignage d’Aimé, le fossoyeur qui a enfin déposé, après des années de silence, le poids qui lui rongeait l’estomac. Et grâce aux investigations, on a pu établir que la chute dans l’escalier du vieux paysan n’en était pas une. Le neveu lointain, retrouvé, a fini par parler. La justice, cette fois, est allée jusqu’au bout.
Le procès a eu lieu près d’un an plus tard. J’y étais chaque jour, sur le banc des parties civiles, avec Raymond à mes côtés et, souvent, Aimé au fond de la salle, sa casquette sur les genoux. Le jour où j’ai été appelé à témoigner, je me suis levé, ce vieil horloger de soixante-treize ans à présent, et j’ai marché jusqu’à la barre d’un pas lent mais ferme. J’ai regardé Trémon dans son box, avec ses yeux gris, et j’ai raconté le dimanche au cimetière, le registre d’Aimé, mon nom parmi les futurs morts, la longue nuit, la comtoise que j’avais remontée.
Tout. Je n’ai pas tremblé. J’avais préparé ce moment comme on prépare la remise en marche d’une grande horloge, posément, pièce par pièce. À la fin, l’avocat de Trémon a tenté de me déstabiliser, de laisser entendre que j’étais un vieil homme qui affabulait, qui voyait le mal partout.
Je l’ai laissé finir. Puis j’ai répondu calmement : « Maître, on avait creusé ma tombe deux mois avant que je sois censé mourir. On avait commandé ma pierre, on avait payé mon enterrement. Ce ne sont pas des affabulations.
Ce sont des faits écrits noir sur blanc, sur un registre et sur un bon de commande. Et j’ai appris, en cinquante ans d’horlogerie, une chose que même un vieil homme sait : on ne prépare pas si soigneusement le départ d’un vivant à moins de connaître déjà la date de sa mort. Or, on ne connaît la date de la mort d’un homme en bonne santé que si on l’a fixée soi-même. » Un silence est tombé dans la salle.
L’avocat n’a plus rien demandé. Puis vint le tour de Bruno. Ce fut le moment le plus difficile de tout le procès pour moi. Voir mon fils à la barre en accusé.
Le voir raconter, la voix tremblante, sa descente, ses dettes, sa lâcheté, la manière dont il s’était laissé prendre. Mais aussi le voir dire, en regardant les juges droit dans les yeux : « Je ne cherche pas d’excuses. J’ai fait une chose ignoble. J’ai préparé, de mon vivant, l’après-mort de mon propre père pour de l’argent.
Je devrais vivre avec ça. Mais quand j’ai compris qu’on ne voulait pas seulement son argent, qu’on voulait le tuer et faire de moi le coupable, j’ai choisi de tout dire et d’aider à les arrêter. C’est la seule chose bien que j’aie faite dans cette histoire. Et si je pouvais revenir en arrière, je n’aurais jamais mis un pied dans le bureau de cet homme.
» Il a désigné Trémon. Et Trémon, pour la première fois, a détourné le regard. Je regardais mon fils et j’avais le cœur déchiré en deux. D’un côté, la douleur d’un père dont l’enfant a mal tourné.
De l’autre, aussi étrange que cela paraisse, une pointe de fierté. Parce qu’il fallait du courage pour dire ces mots-là en public, en sachant qu’ils vous condamnent. Bruno, ce jour-là, à la barre, a été plus digne qu’il ne l’avait été depuis des années. Le petit garçon sur le tabouret n’était pas mort.
Il était là, quelque part, qui essayait de refaire surface. Norbert Trémon a été reconnu coupable de tentative d’assassinat sur ma personne, de l’assassinat du vieux Combe, d’escroqueries multiples, d’abus de faiblesse sur personnes vulnérables et d’association de malfaiteurs. Il a été condamné à la réclusion criminelle pour de très longues années, de quoi finir ses jours en prison. Jusqu’au bout, il n’a montré aucun remords.
Un homme aux yeux froids, qui mesurait les vivants comme on mesure une planche pour un cercueil, et qui n’a jamais vu dans ses victimes autre chose que des lignes de compte. Colette avait lu cet homme du premier regard, quatre ans plus tôt, sur son lit d’hôpital. Elle avait raison. Elle avait toujours raison sur les âmes.
L’homme de main, celui qui avait posé la main sur mon épaule au bord de la rivière, a été lourdement condamné pour tentative de meurtre. L’assureur Barrière, pour son rôle dans les fraudes et les faux, a écopé d’une lourde peine et de la ruine de sa carrière. Le médecin complice, qui signait les certificats de complaisance, a été condamné et radié à vie. Restait Bruno, mon fils.
On ne prépare pas la mort de son père. On ne paie pas sa tombe de son vivant. On ne signe pas une assurance frauduleuse sans en répondre. Même manipulé, même dupe, même repenti.
La justice ne pouvait pas, ne devait pas fermer les yeux, et je ne l’ai jamais demandé. Mais le tribunal a tenu compte de tout : de sa coopération totale, décisive, sans laquelle Trémon ne serait jamais tombé ; de l’enregistrement qu’il avait obtenu au péril de sa vie ; du fait qu’il avait basculé de lui-même du bon côté quand tout pouvait encore le faire hésiter ; et du fait qu’il avait été, lui aussi, une proie de Trémon, destinée à porter le chapeau. Bruno a été condamné pour l’escroquerie à l’assurance et sa participation, à une peine bien plus légère, en partie assortie de sursis, avec obligation de soins pour son addiction au jeu, obligation de travail et de réparation. Il ferait tout de même de la prison ferme, quelques mois.
C’était juste. On m’a demandé, à moi, la partie civile, si je m’y opposais. J’ai dit non. Je n’ai jamais demandé qu’on écrase mon fils.
J’ai demandé la vérité et que chacun porte le poids exact de ce qu’il avait fait. Ni plus, ni moins. C’est cela, la justice. Pas la vengeance.
Une bonne justice, c’est comme un bon mécanisme d’horlogerie. Chaque rouage a sa place, chaque poids a sa juste mesure. Elle ne broie pas. Elle rend à chacun sa part exacte.
À la sortie du tribunal, le dernier jour, un journaliste m’a demandé ce qui m’avait sauvé. J’ai réfléchi et j’ai répondu : « La vérité. Un vieux fossoyeur qui, un dimanche, a refusé de se taire une fois de plus. » Et j’ai cherché des yeux Aimé dans la foule du parvis.
Il était là, en retrait, sa casquette à la main, un peu voûté. Nos regards se sont croisés. Il n’a rien dit. Il n’avait pas besoin.
Pendant des années, il avait porté le silence du vieux Combe comme une pierre au fond de la poche. Ce jour-là, sur ce parvis de tribunal, je crois qu’il l’a enfin posée. Le jour où tout a été fini, où le danger a été écarté pour de bon, Sabine est revenue, et elle a amené Lucy. Je les attendais devant ma boutique, sous les arcades, plus nerveux que le jour de mon propre mariage.
La voiture s’est arrêtée sur la place. La portière s’est ouverte, et une petite fille aux couettes qui ne tiennent jamais en est sortie. Elle a levé les yeux, m’a vu, et a traversé la place en courant en criant « Papi ! » à faire retourner tout le village.
Elle s’est jetée dans mes bras, et j’ai soulevé ce petit corps chaud, ce petit poids de vie que des mains cupides avaient failli me voler pour de bon. Et j’ai serré ma petite-fille contre moi en pleurant comme un enfant, au milieu de la place de Saint-Élois, sans aucune honte. « Papi, tu pleures ? » « Un peu, ma puce.
C’est parce que je suis trop content. Les vieux, ça pleure quand c’est trop content. C’est un défaut de fabrication. » Elle a ri de son rire à trois notes.
Puis elle a fouillé dans sa poche et en a sorti quelque chose qu’elle a brandi fièrement : la vieille montre de gousset cassée que je lui avais donnée des années plus tôt. « Je l’ai gardée, papi. Je savais qu’un jour on la réparerait ensemble. » Alors, nous sommes entrés dans la boutique tous les deux.
Je l’ai installée à côté de moi, à l’établi, sur le tabouret trop haut, comme avant. Je lui ai vissé une petite loupe dans l’œil, et ensemble, ce jour-là, nous avons ouvert le boîtier de cette vieille montre morte depuis des années. Nous avons trouvé le grain de poussière, le ressort coincé, la petite chose de rien du tout qui l’empêchait de battre. Et quand, sous nos doigts réunis, le balancier minuscule s’est remis à osciller, quand le petit tic-tac est reparti dans le creux de nos mains, Lucy a poussé un cri de joie.
« Il repart, papi ! Il repart ! » Et j’ai pensé à tout ce qui, en moi, était reparti aussi. Aujourd’hui, Lucy vient chaque semaine.
Son tabouret est toujours là. Elle apprend, la langue tirée, sérieuse comme un pape. « Un jour, papi, la boutique sera à moi, et je réparerai le temps des gens. »
La boutique justement a repris vie.
Pendant les années de mon veuvage, je l’avais laissée s’assoupir. J’ouvrais quand je voulais, je réparais au ralenti, comme un homme qui n’a plus vraiment de raison de se presser. Mais depuis toute cette histoire, quelque chose a changé en moi. J’ai rouvert pour de bon, à heure fixe.
J’ai nettoyé la vitrine, ressorti les belles pièces, remis en marche les horloges de l’atelier. Toutes. Cette fois, pas seulement la comtoise de Colette. Quand on entre chez moi désormais, on est accueilli par ce chœur de tic-tac de mon enfance, cette forêt d’oiseaux invisibles.
Les gens du village viennent non seulement pour leur montre, mais pour bavarder, pour prendre des nouvelles du miraculé, comme on m’appelle en riant, car toute la région a su. Mon histoire a fait le tour des cafés et des marchés, et curieusement, cela a resserré quelque chose autour de moi. Des gens qui me saluaient de loin, avant, s’arrêtent maintenant, entrent, s’assoient un moment. Comme si le fait d’avoir failli me perdre avait rappelé à tous que j’étais là, et qu’un vieil homme, ça se visite, ça se veille, ça n’est pas un meuble qu’on laisse prendre la poussière au fond d’une pièce.
C’est peut-être là le plus étrange cadeau de toute cette épreuve. J’avais cru, pendant quatre ans, être devenu invisible. Un vieux seul dans une maison trop grande, dont le silence n’inquiétait personne. C’est justement cette invisibilité qui avait fait de moi une proie facile.
Et voilà que d’avoir frôlé la tombe, j’étais redevenu visible, vivant aux yeux de tous. La meilleure protection des anciens, je l’ai compris, ce ne sont ni les serrures ni les alarmes. C’est le regard des autres. C’est de compter quelque part, dans quelque cœur.
Avec l’aide du notaire, un honnête homme, celui-là, j’ai mis en ordre mes affaires, non plus dans l’ombre et le mensonge, mais au grand jour. J’ai placé de côté, dans un dispositif auquel personne d’autre qu’elle ne pourra toucher avant sa majorité, de quoi assurer l’avenir de Lucy, ses études, sa liberté. Ce qu’on a essayé de me prendre servira à la protéger, elle. Et l’assurance frauduleuse a été annulée.
Ma mort ne rapportera plus rien à personne. C’est très bien ainsi. Ma mort ne regarde que moi et le bon Dieu. Le moulin de la Roque n’a pas été vendu.
Le promoteur Chasting, éclaboussé par l’affaire, s’est fait tout petit et a retiré son offre. Le moulin de Colette est resté ce qu’il était : notre morceau de bonheur au bord de l’eau. J’y emmène Lucy l’été. On y pique-nique.
Je lui montre l’endroit où sa grand-mère riait, où son père a appris à nager. Je ne lui ai pas dit que c’est aussi l’endroit où l’on a voulu me tuer. Elle l’apprendra bien assez tôt, quand elle sera grande. Pour l’instant, je veux qu’elle n’y voie que ce qu’il est vraiment : un lieu de vie, pas de mort.
Restait Bruno. Je suis allé le voir en prison pendant les mois qu’il a eu à purger. Ce n’était pas facile. Il y a des blessures qu’un père ne referme pas d’un coup de tournevis.
Mais je suis allé, parce qu’un père reste un père, même quand le fils s’est perdu. Et surtout quand le fils cherche enfin à se retrouver. Un jour, à travers la vitre du parloir, il m’a demandé, la voix cassée, si je pourrais un jour lui pardonner. Je lui ai dit la vérité, celle que j’avais mis toute cette épreuve à comprendre.
« Je te pardonne, Bruno. Mais écoute-moi bien. Pardonner, ce n’est pas effacer. Pardonner, ce n’est pas dire que ce n’était pas grave.
Tu purges ta peine, tu la purges jusqu’au bout. Et quand tu sortiras, tu auras tout à reconstruire, pièce par pièce. Comme on remonte un mouvement d’horlogerie qu’on a laissé rouiller. Le pardon ne t’enlève pas les conséquences.
Il t’enlève seulement le poison : celui de ma rancune et, si tu le veux bien, celui de ta propre haine de toi-même. Le reste, c’est à toi de le rebâtir, un jour à la fois, un geste à la fois. Et je serai là, non pour te porter, mais pour te tendre les outils. » Il a pleuré.
Il m’a demandé s’il reverrait Lucy. Je lui ai dit : « Oui, quand tu seras sorti. Quand tu auras prouvé par tes actes, et non par tes larmes, que tu es redevenu un homme qu’une petite fille peut regarder dans les yeux. Sabine y veillera, et moi aussi.
Un jour à la fois. » Il a hoché la tête, et pour la première fois depuis très longtemps, dans son regard, j’ai revu une seconde le petit garçon sur le tabouret de l’atelier qui me tendait les outils. Peut-être n’est-il pas perdu. Peut-être qu’aucun de nous ne l’est vraiment, tant qu’il reste une main pour tendre l’outil et une lumière pour éclairer le chemin.
Bruno est sorti de prison au printemps suivant. Je suis allé le chercher moi-même à la grille. Personne d’autre ne l’attendait. Il est apparu, un sac à la main, amaigri, plus vieux, les cheveux plus gris.
Il s’est arrêté en me voyant, comme s’il n’osait pas croire que quelqu’un soit venu. Puis il a marché vers moi et, sans un mot, il m’a serré dans ses bras. Un long moment, deux hommes sur un parking désert, un père et un fils, qui se tenaient debout l’un contre l’autre parce que c’était tout ce qu’ils savaient encore faire. Je ne vais pas te mentir et te dire que tout est redevenu simple.
Ce serait trahir la vérité, et cette histoire ne vaut que si elle est vraie. La confiance ne se répare pas comme une montre en une après-midi. Il y a, entre Bruno et moi, des choses qui ne cicatriseront jamais tout à fait. Je ne le regarde plus tout à fait comme avant.
Lui non plus ne se regarde plus comme avant. On vit avec ça. C’est le prix. Le pardon n’efface pas la mémoire.
Il permet seulement de continuer à marcher malgré elle. Mais Bruno essaie vraiment. Il suit ses soins pour le jeu, sérieusement, une réunion après l’autre. Il a trouvé un travail modeste, honnête, dans un atelier de la ville.
Du travail de ses mains, pour une fois, pas des rêves de fortune rapide. Il rembourse petit à petit ce qu’il peut rembourser. Et surtout, il a recommencé à voir Lucy, d’abord en présence de Sabine, prudemment, puis un peu plus librement, à mesure qu’il prouvait par ses actes et non par ses larmes qu’on pouvait de nouveau compter sur lui. La première fois qu’il l’a revue, Lucy, du haut de ses huit ans, l’a regardé longuement, gravement, avec ce regard d’enfant qui voit tout.
Et elle a fini par lui dire : « Tu es moins triste qu’avant, papa. » Les enfants ne se trompent pas. Il était moins triste. Il était en train de redevenir quelqu’un.
Un dimanche, ils sont venus tous les deux à l’atelier, Bruno et Lucy. Et pour la première fois depuis des années, il y a eu trois générations de Delmas dans la petite pièce au tic-tac. Le grand-père, le fils, la petite-fille, penchés ensemble sur un mouvement d’horloge. Bruno ne saura jamais réparer une montre, il n’a jamais eu la patience.
Mais il regardait sa fille apprendre, la loupe à l’œil, et dans son regard, il y avait quelque chose que je n’y avais pas vu depuis très, très longtemps. De la paix. Un début de paix. Je ne sais pas comment finira l’histoire de mon fils.
Personne ne le sait, pour aucun d’entre nous. Mais je sais une chose : le rouage que je cherchais en lui, ce bon rouage que je refusais de croire mort, il était là. Abîmé, tordu par les années et les fautes, mais là. Et lentement, un jour à la fois, il se remet à tourner.
Un jour à la fois, c’est tout ce qu’on peut demander. Pour un mécanisme rouillé comme pour un homme. La réparation ne se fait jamais d’un coup. Elle se fait geste après geste, patiemment, avec de l’huile, du temps, et quelqu’un qui veut bien s’asseoir à l’établi et ne pas abandonner.
Chaque dimanche, je monte encore au cimetière. Je fleuris la tombe de Colette. Et juste à côté, il y a toujours ma tombe. La numéro quarante-sept.
Aimé a fini par la reboucher, un jour, avec un soulagement visible. Mais la concession est là, à mon nom, qui m’attend. Je m’assois parfois sur le rebord de pierre et je regarde ce trou comblé où l’on avait voulu me coucher avant l’heure. Et je souris, parce que je suis assis dessus, bien vivant.
Et parce que je sais maintenant quelque chose que je ne savais pas avant. Souvent, Aimé vient s’asseoir un moment près de moi, sur le banc de pierre, celui où tout a commencé. On ne parle pas beaucoup. C’est un taiseux, et je le suis devenu un peu aussi.
On regarde la vallée, la brume sur la rivière, les toits du village en contrebas. Parfois, il me dit : « Elle est bien tenue, votre concession, hein ? » Et je réponds : « Vous êtes un bon ouvrier, Aimé. Mais prenez votre temps pour la rouvrir.
Rien ne presse. » Et il rit de son rire de fumeur, ce vieux fossoyeur qui a sauvé ma vie en cessant de se taire. Nous sommes devenus amis, lui et moi, sur le tard. C’est une drôle d’amitié, née au bord d’une fosse.
Mais les meilleures amitiés naissent parfois des endroits les plus improbables. La sienne est née le jour où il a eu le courage de dire tout haut ce qu’il portait tout bas depuis des années. Je lui dois tout. Chaque tic-tac qui me reste, je le lui dois.
Je voudrais te dire, à toi qui m’as écouté jusqu’ici, dans ta ville, dans ton pays, où que tu sois : on avait tout préparé pour ma mort. La fosse, la pierre, les papiers, l’assurance, jusqu’au jour et à l’heure. Tout était réglé, minuté, monté comme un mécanisme d’horlogerie. Une belle machine, patiente, silencieuse, qui n’attendait qu’un vieil homme confiant, descendant seul un chemin.
Et cette machine s’est arrêtée. Elle s’est arrêtée parce que quelque part, une main s’est glissée dedans pour la stopper. La main d’un vieux fossoyeur qui a refusé de se taire. La main d’un ami fidèle.
La main d’un fils qui s’est réveillé. La main d’une belle-fille qui a protégé son enfant. Souviens-toi de ce que je t’ai dit au début : une horloge ne s’arrête jamais toute seule. C’est toujours une main, quelque part.
Le mal aussi est une mécanique. Et lui non plus ne s’arrête jamais tout seul. Il faut une main pour l’arrêter. Il faut que quelqu’un refuse de se taire.
Alors, voici ce que le temps m’a appris, et ce que je veux te laisser. Premièrement : ne te tais pas. Aimé s’est tu une fois, et un homme en est mort. Il a parlé une autre fois, et un homme, moi, en a vécu.
Le silence des honnêtes gens est le meilleur allié des méchants. Si quelque chose te semble anormal autour d’un vieux, autour d’un faible, autour de quelqu’un dont l’entourage sourit un peu trop, dis-le. Pose la question. Un doute qu’on exprime vaut mille certitudes qu’on garde pour soi.
Deuxièmement : méfie-toi de ceux qui sont trop pressés autour de ta mort ou de celle des tiens. On avait creusé ma tombe des mois trop tôt. C’est ça, le détail qui a tout trahi. Le trop de préparation, le trop de prévoyance.
Le proche endetté qui devient soudain trop attentionné. Quand quelqu’un organise votre départ avec tant de soins de votre vivant, ce n’est pas de l’amour. C’est un compte à rebours. Troisièmement : veille sur les vieux qui sont seuls.
Ce sont eux, les proies. Pas les riches entourés. Ceux dont personne ne s’inquiète du silence. Un coup de fil, une visite, une question posée à voix haute suffisent parfois à dérégler les plans de ceux qui misent sur l’isolement et l’oubli.
Et pendant que j’y suis, laisse-moi te dire une chose sur nous, les vieux. On nous regarde souvent comme des horloges arrêtées. Des meubles qu’on tolère dans un coin, dont on attend, sans le dire, qu’ils cessent de faire du bruit. On parle de nous à la troisième personne devant nous, comme si nous n’étions plus tout à fait là.
« Il perd la tête. Il ne se rend plus compte. De toute façon, à son âge… » C’est cette manière de nous effacer de notre vivant qui prépare le terrain à ceux qui veulent nous effacer pour de bon.
Un vieux qu’on a déjà à moitié enterré dans les têtes est facile à enterrer dans la terre. Personne ne s’étonne. Personne ne pose de questions. Alors, je te le demande, à toi qui m’écoutes : ne fais pas ça.
Ne raye pas les anciens de la liste des vivants avant l’heure. Ce vieil homme lent, cette vieille dame qui radote, ils ont été jeunes. Ils ont aimé, travaillé, élevé des enfants, réparé le monde à leur manière. Ils ont encore, sous le cadran fatigué, un mécanisme qui bat : une âme entière, une dignité intacte.
Moi, à soixante-douze ans, on m’a cru fini, résigné, mûr pour la fosse. Et j’ai déréglé toute une machine criminelle, envoyé une araignée en prison, sauvé une vieille dame que je ne connaissais pas, et sauvé mon propre fils de lui-même. Un vieux, ce n’est pas une horloge arrêtée. C’est une horloge ancienne.
Ce n’est pas la même chose. Une horloge ancienne, bien traitée, bien écoutée, peut encore donner l’heure juste longtemps. Et parfois mieux que les neuves. Et enfin : la justice n’est pas la vengeance.
J’aurais pu haïr Bruno jusqu’à ma mort. J’ai choisi de le laisser répondre de ses actes, puis de lui tendre les outils pour se reconstruire. Le pardon n’efface pas les conséquences. Il enlève seulement le poison.
Garde ta dignité même dans la colère. Surtout dans la colère. Je ne suis pas un grand faiseur de discours sur le ciel. Mais je te dirai ceci.
Colette, sur son lit d’hôpital, m’avait mis en garde contre Trémon, et je ne l’avais pas écoutée. Quatre ans plus tard, sa parole m’a sauvé la vie, parce qu’elle avait planté en moi une petite graine de méfiance qui a germé au bon moment. Et le matin de la Toussaint, avant de partir vers le moulin, je lui ai demandé de guider mon regard. Je ne crois pas au hasard qui a mis un fossoyeur repenti sur mon chemin, un dimanche, des mois avant la date prévue de ma mort.
Colette disait toujours : « Quand tu n’y vois plus clair, Firmin, fais confiance. Quelqu’un, quelque part, tient la lampe. » Ce jour-là, quelqu’un tenait la lampe. Et je suis remonté vers la lumière.
Une dernière chose avant de te laisser. Les histoires, parfois, on les arrange un peu pour qu’elles soient plus claires, plus fortes. Celle-ci n’échappe pas à la règle, et il se peut qu’elle ne soit pas entièrement exacte dans ses détails. Mais la leçon, elle, est tout ce qu’il y a de plus réelle.
Et laisse-moi te confier un secret d’horloger pour finir. On croit que le temps est une ligne droite qui va toujours dans le même sens, et que ce qui est écrit, une date sur un registre, un nom sur une pierre, est fixé pour toujours. C’est faux. Le temps n’appartient pas à ceux qui croient l’avoir réglé d’avance.
Une tombe creusée n’est pas une tombe remplie. Une date fixée par des mains cupides n’est pas une date accomplie. Tant qu’un cœur bat, tant qu’une horloge fait tic-tac, rien n’est écrit. Alors si un jour tu sens que quelqu’un, dans l’ombre, croit avoir déjà réglé ton heure, ou celle d’un être que tu aimes, souviens-toi de ce vieil horloger du Périgord, bien vivant, assis en souriant sur le rebord de sa propre tombe vide.
Et remonte ton horloge. Fais-la battre. Le temps n’est jamais fini tant qu’on refuse de le laisser s’arrêter. Prends soin de toi.
Et prends soin des tiens.


